chronique

Dix ans de disette économique…

Rédacteur en chef-adjoint

L’économiste américain Larry Summers a-t-il raison de parler de "stagnation séculaire", une période de croissance faible qui pourrait durer de très longues années? Si on l’écoute, l’Europe apparaît comme particulièrement mal positionnée.

Et si la croissance s’étiolait progressivement, faisant place à une longue et pénible stagnation économique. Pire, cette période aurait déjà débuté! En l’espace de quelques mois, deux ouvrages viennent d’être publiés chez nos voisins français, traduisant un lancinant sentiment d’anxiété face à l’avenir. L’économiste Daniel Cohen a créé un certain buzz médiatique en ce début septembre avec son essai "Le monde est clos et le désir infini". Selon lui, nous sommes engagés dans une révolution industrielle mais sans croissance. Avant lui, Patrick Artus et Marie-Paule Virard s’étaient montrés très explicites avec un livre intitulé "Croissance zéro".

Alors, la stagnation économique, une réalité? Alignons les chiffres pour mieux cerner le phénomène. Depuis 2007, la croissance du Produit intérieur brut (PIB) de la zone euro n’a plus jamais dépassé les 2%. Et les prévisionnistes de la Banque centrale européenne annoncent des chiffres de 1,4% cette année, 1,7% l’an prochain et 1,8% en 2017.

Les bulles financières n’ont fait que masquer un état de profonde léthargie.

Si on fait les comptes, nous atteindrons ainsi dix années complètes sans jamais dépasser les 2% de croissance. Or, on dit généralement qu’en dessous de ce seuil de 2%, la situation est celle d’une "sous-croissance", guère propice à la création de nombreux emplois.

Dix années donc de disette économique, avec une croissance moyenne de 0,4% à peine, où évidemment la récession de 2009 (-4,5%) plombe le résultat final.

C’est l’économiste Larry Summers, ancien secrétaire au Trésor américain, qui a popularisé la notion de "stagnation séculaire", une stagnation sur une très longue période. Ou plutôt qui l’a remise au goût du jour. Cette notion était apparue pour la première fois en 1938, l’économiste Alvin Hansen (Harvard) jugeant que les États-Unis étaient confrontés à une période prolongée de faible croissance et de chômage élevé à la suite de la Grande Dépression des années 30.

Pas de chance pour Hansen, il n’avait pas prévu le véritable "boom économique" consécutif à la Seconde guerre mondiale.

Aujourd’hui, Larry Summers souhaite se tromper, tout comme Hansen s’est fourvoyé dans les années 30.

L’ancien secrétaire au Trésor espère que la croissance renaîtra rapidement et que les taux d’intérêt se normaliseront au plus vite. Mais il ne peut qu’exprimer de sérieux doutes en la matière, s’opposant ainsi à Ben Bernanke, l’ancien patron de la Federal Reserve, pour qui le ralentissement n’est que temporaire.

Aux yeux de Summers, les multiples révisions à la baisse des projections de croissance sont un bien mauvais présage. D’ailleurs, le ralentissement de la croissance ne daterait pas de la crise de 2008. Il est engagé depuis bien plus longtemps. Les bulles financières à la fin des années 1990 et au cours des années 2000, qui ont dopé artificiellement l’activité, n’auraient servi qu’à masquer cet état de profonde léthargie.

En réalité, Summers ne fait lui-même que reprendre une partie des arguments développés par un autre économiste, Robert Gordon (Northwestern University) qui prévoit une croissance lente pour les… 25 à 40 années à venir.

Catalogué "techno-pessimiste", Gordon doit essuyer des tirs de barrage de la part des "techno-optimistes", comme Erik Brynjolfsson, pour qui les découvertes technologiques vont doper la croissance. Pour Gordon, il est faux de croire que ces changements vont soutenir l’activité. Il n’y a d’ailleurs pas eu de développement technique majeur depuis des décennies, affirme-t-il. Une vue assez contestable, même si personne n’osera soutenir que les 140 caractères de Twitter dopent le PIB…

Dans le même temps, précise Gordon, les vents contraires qui s’opposent à la croissance restent bien trop nombreux: le vieillissement démographique, l’inefficacité des systèmes d’éducation, l’inégalité des richesses et l’exigence du désendettement public.

La bonne nouvelle

Au moins, les économistes sont-ils d’accord sur un point: l’Europe est beaucoup moins bien lotie que les autres continents. C’est elle qui est menacée en première ligne par cette sorte de stagnation éternelle, "aussi peu réjouissante que le repos éternel", lâche l’économiste français Patrick Artus.

Que peut-on faire? Pour éviter la panne, il faudra à coup sûr jouer à la fois sur la demande (avec des dépenses publiques ciblées en matière d’éducation) et sur l’offre (afin d’encourager l’initiative entrepreneuriale).

La bonne nouvelle – car il y en a une –, c’est que l’afflux de réfugiés va gonfler la population active. Voilà des gens qui vont travailler, consommer et participer au financement des pensions. L’Allemagne l’a bien compris. À nous de l’imiter.

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