chronique

Entre moutons noirs et cygnes noirs…

Rédacteur en chef-adjoint

Les cas chinois et grec sont-ils des "black swans", des événements contagieux, ou de simples moutons noirs isolés? Ils sont en tout cas les symptômes d’un monde menacé par les dettes et où la croissance apparaît trop faible. Avec, comme seules roues de secours, des banques centrales hyperactives. Demandez aux Américains ce qu’ils en pensent.

Le 1er juillet dernier, Bank of America Merrill Lynch a publié une étude intitulée "Black sheep and black swans". Un titre qui attire inévitablement l’attention. Pensez, des moutons et des cygnes noirs dans le monde de la finance, ce n’est pas très courant…

Pour la firme anglo-saxonne, tant le cas grec que la récente déroute de la Bourse chinoise ou le défaut de paiement de Porto Rico ne sont pas des "cygnes noirs", des événements imprévus qui provoquent par contagion d’importants chocs dans le système financier. Ce sont de simples "moutons noirs", des événements isolés, qui ne sont pas vraiment contagieux.

Cette firme est censée en connaître un bout sur les "cygnes noirs". L’entité Bank of America Merrill Lynch n’est autre que le résultat d’une fusion décidée en catastrophe par un sombre jour de septembre 2008. Dans le sillage direct de la chute de Lehman Brothers, le "cygne noir" par excellence.

La Fed s’est inquiétée des retombées chinoises et grecques. Cela porte un nom: contagion.

Alors que Porto Rico soit un simple mouton noir, un cas isolé, c’est peut-être le cas. Peut-être… Car les problèmes de cette île des Caraïbes ont jusqu’ici été complètement occultés par la crise grecque. Pourtant, on parle quand même ici d’une dette de 72 milliards de dollars que le gouverneur de l’île, Alejandro Garcia Padilla, estime impossible à rembourser étant donné la récession. Et personne à Washington n’envisage pour l’instant un renflouement fédéral de Porto Rico, qui a un statut très particulier, en tant que territoire Commonwealth associé aux Etats-Unis. Et comme Porto Rico n’est pas un état souverain, il ne peut même pas appeler Christine Lagarde et le FMI à l’aide…

Que la Chine soit un autre cas purement isolé est plus douteux encore. "What happens in China, stays in China", affirmaient les analystes. Or, cette semaine, la déroute du marché boursier chinois a fait craindre des répercussions en chaîne sur la croissance économique chinoise, ce qui a engendré des chutes de certains métaux et contribué aussi à une nouvelle glissade des prix pétroliers.

Banques centrales

La Chine est l’exemple parfait d’une bulle spéculative qui éclate. La particularité est que cette bulle explose dans un marché complètement manipulé par les autorités chinoises. Pékin a encouragé les particuliers chinois à investir en Bourse, la hausse du marché créant un "effet de richesse" très favorable pour dynamiser la consommation et cacher ainsi les déboires de l’immobilier. La Bourse de Shanghai a ainsi flambé de 150% en un an.

La Chine a bien tenté de limiter les opérations sur marge, qui permettent de s’endetter pour acheter des actions. Mais elle a rapidement fait machine arrière lorsque le marché a tangué. Pour éviter que les particuliers se détournent des actions déjà cotées, les autorités ont aussi suspendu les nouvelles introductions en Bourse. Mais en quelques semaines, la capitalisation boursière a fondu de 3.000 milliards de dollars. D’où une nouvelle intervention des autorités pour interdire aux grands actionnaires de vendre leurs titres. Alors que dans le même temps, la banque centrale promettait d’injecter des liquidités dans le système. De quoi calmer les tensions.

La Grèce peut, elle aussi, dire merci à une banque centrale. C’est la BCE qui, jusqu’ici, a permis aux banques grecques de survivre au milieu du chaos ambiant.

Le cauchemar des citoyens grecs prendra-t-il fin ce week-end? C’est ce que pensaient en tout cas les experts (et les marchés) vendredi. Car, il ne faut pas se voiler la face, et quoiqu’en disent certains Européens, une sortie de la Grèce de la zone euro constituerait une véritable plongée dans l’inconnu. Un "cygne noir" potentiel.

Dans le "Financial Times", l’excellent Martin Wolf expliquait qu’un "Grexit" pourrait générer une instabilité permanente dans la zone euro. Une union monétaire avec une possibilité de sortie pour une monnaie n’est, selon lui, qu’une version un peu plus rigide de l’ancien Système monétaire européen (SME), avec une vulnérabilité à des crises de la dette plutôt qu’à des crises sur les monnaies.

Pour la petite histoire, c’était également au cours d’un mois de juillet (en 1993) que le SME avait failli exploser. C’est un lundi matin aux petites heures, juste avant l’ouverture des marchés, qu’une solution de dernière minute avait été trouvée. Et devinez qui était déjà présent à Bruxelles? Un certain Jean-Claude Juncker… C’est comme si l’histoire hoquetait à intervalles réguliers.

Alors cygnes ou moutons noirs? La Grèce, la Chine et Porto Rico sont en tout cas les symptômes d’un monde menacé par les dettes et où la croissance reste trop faible. Demandez à la banque centrale américaine ce qu’elle en pense. La Fed s’est inquiétée ces derniers jours des retombées grecques et chinoises sur la croissance globale. De quoi influencer ses décisions sur les taux d’intérêt. Cela porte un nom: contagion.

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