chronique

La complainte de l'épargnant belge

Marc Lambrechts

De tous les peuples de la zone euro, les Belges sont les plus inquiets et frustrés en raison de la politique de taux d’intérêt très faibles. Ils prient pour que Mario Draghi remonte les taux. Mais…

Les sondages internationaux réalisés par la banque ING montrent que beaucoup d’Européens sont fâchés, frustrés ou inquiets en raison des taux d’intérêt très faibles de leur épargne, conséquence de la politique de taux zéro de la Banque centrale européenne. Mais de tous les peuples de l’eurozone, ce sont les Belges qui se disent les plus "frustrés" et "inquiets".

À l’occasion des 10 ans de la crise, L’Echo a voulu vérifier si cette frustration était bien légitime. Bien entendu, les gens qui ont de l’épargne sont les plus susceptibles de dire qu’ils sont fâchés et frustrés. Or, le fait est que le Belge est un épargnant historique. Au cours des dernières années, l’encours des livrets d’épargne n’a cessé d’enfler. Il se situe aujourd’hui, après un petit reflux, à 258 milliards d’euros.

Les Belges, devant les Autrichiens et les Italiens, sont les plus impactés depuis le début de la crise.

L’économiste Eric Dor (IESEG School of Management à Paris et Lille) s’est livré à un petit exercice. Que se serait-il passé si les flux d’intérêts reçus par les ménages étaient restés à leur niveau de 2008, soit un niveau record de 10,7 milliards? Réponse: les revenus d’intérêt cumulés de 2009 à 2017 auraient été supérieurs de 40 milliards. Bien entendu, il ne s’agit pas d’une perte. À dessein, le mot "perte" a été utilisé entre guillemets dans l’article publié jeudi (L’Echo du 14 septembre). C’est une mesure du manque à gagner des ménages belges à cause de la baisse des taux d’intérêt, qui se situent à un niveau plancher.

Toujours est-il que l’annonce de ces "pertes" cumulées de 40 milliards d’euros par les épargnants belges nous a valu pas mal de réactions. Souvent positives, parfois (très) négatives.

Certains ont souligné qu’il fallait tenir compte de la baisse des taux des emprunts hypothécaires. Vrai. Les emprunteurs sont gagnants. Tellement gagnants qu’ils ont accru leur endettement. Globalement, les flux de revenus payés par les ménages belges ont même augmenté jusqu’en 2015.

Fait d’ailleurs inédit pour les ménages, les charges d’intérêts payées sur les emprunts sont supérieures aux revenus d’intérêt perçus. Dans une récente étude, la Banque nationale a sorti sa calculette. En 1995, les revenus nets d’intérêts des ménages représentaient quelque 10 milliards d’euros, soit 7,3% de leur revenu disponible; en 2008, ceux-ci s’élevaient encore à 3 milliards d’euros, soit 1,4% de leur revenu disponible. En 2016, ce montant, qui est désormais négatif, a atteint environ 7 milliards, soit 3% du revenu disponible des ménages.

La Banque centrale européenne ne dit pas autre chose: les Belges, devant les Autrichiens et les Italiens, sont les plus impactés depuis le début de la crise.

Les gagnants, ce sont évidemment les entreprises et surtout l’État belge, qui peuvent se financer à bon compte. On peut calculer ce qu’auraient été les intérêts payés par l’État, de 2009 à 2017, si le taux d’intérêt moyen était resté à son niveau de 2008. On arrive ici à une économie globale cumulée de 50 milliards d’euros environ, souligne Eric Dor.

40 milliards d’un côté, 50 milliards de l’autre. Chacun se fera sa propre opinion sur l’effet "redistributif" de la baisse des taux.

Certains diront que les épargnants auraient dû se diriger vers d’autres placements plus rémunérateurs (mais aussi plus risqués).

Comme l’explique avec une certaine justesse Jacques de Larosière, l’ancien directeur général du FMI, l’épargnant doit toujours pouvoir espérer quelque chose de son épargne. Quand on lui dit que ce ne sera pas positif, mais que l’on va lui imposer l’équivalent d’une taxe car il a commis l’erreur d’épargner, cela heurte le sens commun.

Pour rappel, en Belgique, les taux réels (compte tenu de l’inflation) sont négatifs…

La figure: Catherine Mann

C’est le journal "Les Echos" qui l’a annoncé, Catherine Mann, chef économiste de l’OCDE, a signalé qu’elle ne demanderait pas un renouvellement de son contrat. Elle quittera l’Organisation de coopération et de développement économiques, basée à Paris, en fin d’année.

Catherine Mann est dotée d’un CV en béton. Diplômée du MIT et de Harvard, elle a enseigné à l’Université de Brandeis (Massachusetts) et a fait partie du centre de réflexion Peterson Institute for International Economics. Surtout, elle a œuvré au sein du groupe des conseillers économiques de George Bush et travaillé treize années à la Réserve fédérale américaine en tant que "senior economist" notamment. N’en jetez plus!

Si cette Américaine avait été engagée en 2014 par l’OCDE, c’est parce qu’elle était considérée comme "la bonne personne au bon moment", censée donner des impulsions pour doper la croissance en Europe. Historiquement, l’OCDE, qui regroupe les principaux pays industrialisés, a été créée afin d’assurer la mise en œuvre du plan Marshall, le programme de relance de l’Europe au lendemain de la Seconde Guerre.

D’emblée, Mann avait insisté sur la nécessité d’utiliser les différents leviers: monétaire (avec la BCE), budgétaire et enfin les réformes structurelles.

Pour elle, si on parvient à redonner du souffle à la demande, les populations seront davantage disposées à accepter la mise en œuvre de réformes structurelles: réforme du marché du travail, réforme des pensions… "Ceux qui acceptent des réformes ne peuvent pas être punis", dit-elle avec justesse.

Bien entendu, il ne s’agit pas de faire n’importe quoi en matière budgétaire. Elle a préconisé des dépenses publiques dans des domaines susceptibles de stimuler la croissance comme les investissements dans des infrastructures de grande qualité, l’innovation, l’éducation, etc. Et qui était montré en exemple à l’époque? Donald Trump "himself". Mais c’était avant quelques atermoiements présidentiels.

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