La crise de 2007 | Entre un 18 trous et les plages des Seychelles

Quand James Cayne, patron de Bear Stearns, prend la mesure du drame qui se prépare, il organise une "conference call" avec plusieurs centaines d’analystes. Trop tard pour calmer le jeu... ©Patrick McMullan via Getty Images

Il est parfois difficile d’associer vacances et vie professionnelle. Ca l’est d’autant plus lorsqu’il s’agit de conjurer la plus grande crise financière qu’ait connue le monde depuis celle de 1929. Patrons injoignables, distances géographiques, connexions téléphoniques défaillantes, alors que dehors, les projectiles fusent. Bienvenue à Omaha Beach, un jour de juin 2007.

Le 15 juin 2007, au Hollywood Golf Club dans le New Jersey. Verdure, chants d’oiseau et petits "poc" qui résonnent dans l’air. Homme trapu, nez épaté, joues tombantes enrobant un cigare cubain à 140 dollars, James Cayne a lancé son rythme estival. Chaque semaine, le jeudi après-midi, le banquier d’affaires rejoint la campagne à bord de son hélicoptère. Dix-sept petites minutes de vol de Manhattan. Un saut de puce, de la jungle new-yorkaise aux pelouses verdoyantes, qu’il arpente trois jours durant. Le vendredi 15 juin 2007, comme de coutume, le patron de Bear Stearns pousse donc la balle.

Rien ne parvient à troubler son âme bucolique. Pas même cette lettre, envoyée une semaine plus tôt, le 7 juin, à ses investisseurs. La banque presque centenaire y indique qu’elle suspend les remboursements d’un de ses fonds, parce que "le responsable d’investissement n’a pas assez d’actifs liquides". Phrase sibylline. "No further comments." Le fonds avait attiré 638 millions de dollars à sa naissance dix mois plus tôt. Les investisseurs sentent le sapin. Ils réclament 250 millions de leurs avoirs, avec effet immédiat. Certains tentent de se retirer depuis plusieurs mois. Ce sera non. Et James Cayne retournera golfer.

D’un cocktail à l’autre

Le "High-Grade Structured Credit Strategies Enhanced Leverage Fund" contient pourtant tous les ingrédients d’un cocktail explosif. Il est massivement adossé aux crédits hypothécaires "subprime" américains, des crédits octroyés à des emprunteurs au passé financier douteux. Ses actifs sont "structured", c’est-à-dire qu’ils investissent eux-mêmes dans des véhicules financiers complexes (des "collateralized debt obligations", ou CDO) regroupant d’autres actifs, également liés au subprime. Pire, le fonds s’est endetté (le "Enhanced Leverage" du nom). Un rapport 1 à 10: pour chaque dollar investi, plus de 10 dollars sont empruntés, de quoi toucher plus d’actifs, pour 11 milliards en l’occurrence. Une manière aussi de propulser le rendement en cas de gain. Ou de boire plus vite le bouillon en cas de perte. Pas besoin de faire tourner les bouliers-compteurs pour appréhender le pire. Quelques jours après la missive, l’un des créanciers, Merrill Lynch, écœuré par le silence borné de ses interlocuteurs, saisit tous les actifs financiers mis en gage pour couvrir son investissement. 850 millions de dollars dont, l’avenir nous le dira, il ne récupérera presque rien. Nous sommes le 15 juin 2007. Le soleil s’ébroue dans la pelouse du Hollywood Golf Club. Le patron de Bear Stearns n’est pas au courant de cette dernière estocade. Pas de téléphone portable, pas de connexion internet, c’est la politique du club. Les directeurs exécutifs de la banque savent qu’il ne sert à rien d’essayer de le joindre le vendredi.

James Cayne sait pourtant mieux que quiconque ce qu’il en coûte de frayer en terrains fangeux. C’est Bear Stearns qui servait de société de Bourse par laquelle le fonds LTCM passait ses ordres. LTCM s’est volatilisé en 1998, dans la foulée des crises asiatique et russe. La faillite retentissante menaçait le système financier mondial. Devant un tel risque, toutes les banques d’investissement ont préféré mettre la main au pot et éponger la dette. Toutes sauf une: Bear Stearns, dirigée par notre golfeur en herbe. Tremper dans le crime et s’éloigner à pas de loup sans laisser d’adresse. C’est sans compter que le facteur sonne toujours deux fois.

"A bridge too far"

Alors que James Cayne fait le gros dos, la situation empire. D’autant qu’un deuxième fonds, créé en 2003, a aussi les pieds dans la boue. Pour le premier, la situation semble désespérée; pour le deuxième, la banque d’affaires tente le tout pour le tout. Le 22 juin, elle annonce qu’elle va injecter 3,2 milliards de dollars pour en assurer la liquidité. Et dit être en négociation avec ses clients pour le premier fonds (sic). L’annonce ne rassure pas. Les deux fonds réunis ont en coffre pour 20 milliards d’actifs, bénéficiant tous des meilleures notes auprès des agences de notation Moody’s et Standard & Poor’s. Le marché du subprime américain pèse 2.600 milliards de dollars. Où sont les autres pommes pourries? Pour l’heure, personne n’ose encore secouer l’arbre.

Les jours passent. Cayne troque son club pour les cartes, et s’en va participer à un tournoi de bridge avec sa femme, Patricia, neuropsychologue. Son numéro deux chez Bear Stearns, Warren Spector, responsable de la gestion d’actifs, est également présent. Le Vanderbilt, logé dans un écrin de verdure à Nashville, fait partie des arrêts incontournables de l’été 2007: le Spingold KO est l’un des tournois les plus prestigieux des Etats-Unis. Le "Wall Street Journal" a fouillé dans les registres du Vanderbilt et des hôtels avoisinants: James Cayne y a passé 10 jours, alors que ses deux bateaux financiers prennent l’eau par hectolitres. Le 17 juillet, Bear Stearns écrit à ses investisseurs: "Il ne reste plus aucune valeur pour les investisseurs dans le Enhanced Leverage Fund et très peu de valeur pour les investisseurs dans le High-Grade Fund." Le 26, un investisseur donne le coup de grâce, avec un appel de marge impossible à suivre: une demande de fonds supplémentaire en numéraire, pour couvrir davantage sa position. Les deux fonds sont déclarés en faillite. Les marchés accusent le coup: jusque-là fébriles et attentistes, ils dévissent. Les marchés obligataires affichent leur plus grosse chute depuis le krach obligataire de 1994. En Europe, les actions commencent leur descente aux enfers. Ils ne retrouveront leur niveau qu’en 2015.

Une semaine plus tard, le 3 août, James Cayne prend la mesure de la situation et organise une "conference call" avec plusieurs centaines d’analystes. Il faut calmer le jeu: autour de la table, devant le micro, tous les gros bonnets de la boîte affichent présents. Dans son article dévastateur pour la réputation de Cayne, le "Wall Street Journal" évoque la réunion. "Nous prenons la situation au sérieux", annonce d’abord, sentencieux, le patron de Bear Stearns. Il laisse le micro à son directeur financier, Samuel Molinaro, pour affiner le propos. Un analyste adresse alors une question à Cayne, mais il se heurte à un silence: le patron s’est volatilisé. Cayne reviendra quelques minutes plus tard, mais sans reprendre la parole, laissant aux analystes l’impression qu’il n’est jamais revenu.

Le jour même, l’un d’entre eux, Jim Cramer, commentateur boursier sur la chaîne CNBC, rend compte de la situation auprès de ses téléspectateurs. Dans un direct qui restera dans les annales, il pète littéralement les plombs. "J’ai parlé avec les directeurs de chacune de ces firmes, ces trois derniers jours, hurle-t-il en tapant du poing sur la table en verre. Et Bernanke (le président de la Fed, la banque centrale américaine, ndlr) n’a aucune idée de ce qui se passe là-bas! Aucune idée! La Fed roupille!" Cramer retrousse ses manches (déjà retroussées) et reprend son souffle. Son interlocutrice, effrayée, tente: "Si la Fed coupe ses taux, ça va être Armageddon…" "Oh, mais c’est déjà Armageddon!"


Le moment où Jim Cramer pète un câble sur CNBC


On a tous dans l’cœur des vacances à Saint-Malo

Le même jour, de l’autre côté de l’Atlantique, dans un vaste bureau de la rue d’Antin à Paris, l’ambiance est plus sereine. Alain Papiasse rentre de ses vacances aux Seychelles. Bras de chemise, teint hâlé, le responsable de la gestion d’actifs de BNP Paribas reprend du service, l’air satisfait et reposé. Son directeur général, Baudouin Prot, a annoncé, deux jours plus tôt, des résultats semestriels étincelants, et a rejoint sa retraite bretonne, à Dinard, en face de Saint-Malo. Tout baigne en eau claire. La première journée de Papiasse s’enroule sur un tapis de billard. Jusqu’au moment où Gilles Glicenstein, son alter ego à la division d’investissement, s’engouffre dans le bureau, les nerfs à vif: les gars du trading à Londres ont de plus en plus de mal à assurer la liquidité de trois de leurs fonds. En clair: aucun échange d’achat ou de vente, la banque ne parvient plus à financer les flux exigés par ses clients. "Quels fonds?", s’enquiert Papiasse. Ceux adossés au subprime. Le bronzage disparaît soudainement. Papiasse n’ignore rien de la situation. L’immobilier américain, Bear Stearns, la nervosité des investisseurs. Et certaines métastases qui apparaissent ici et là, en Europe: la banque allemande IKB est au bord de la culbute; le français Axa Investment Managers a fermé des fonds les jours précédents; même chose pour Oddo Securities qui annonce, en outre, la liquidation de tous les actifs en vente forcée. La raison est identique: manque de liquidité du marché. Aujourd’hui, la cible est BNP Paribas.

Rien d’étonnant: comme Oddo, comme Axa, les fonds de BNP sont investis dans le subprime américain, mais, heureusement, ces fonds sont les seuls de sa collection. Détail piquant: fin juillet, la marquise Baudouin Prot avait annoncé que tout allait bien. Papiasse devra la jouer finement. Il laisse passer le week-end, pour organiser la riposte. En espérant, sans trop y croire, que l’orage pourrait passer. C’est ignorer la violence des éclairs, qui semblent frapper au hasard.

Le soleil cogne dur

Lundi 6 août, la société immobilière American Home Mortgage ferme brutalement ses portes, laissant sur le trottoir la plupart de ses 7.000 employés. C’est la mort par asphyxie de l’immobilier américain. Plus aucun ordre d’achat ni de vente n’apparaît sur les écrans. On se serait cru un 12 septembre 2001. Papiasse n’a plus le choix. Il consulte. Ses équipes à Londres, à New York, les autorités de régulations. Une solution s’impose: il faut fermer les fonds, en priver momentanément l’accès aux investisseurs eux-mêmes. Tout sera dans la communication: une explication cisaillée, l’assurance que les souscriptions et les rachats pourront reprendre dès que les transactions auront redémarré et redonneront une estimation de prix, et surtout qu’à défaut, dans un délai d’un mois, le groupe prendra des initiatives pour sauver ses investisseurs. Le communiqué sera envoyé le jeudi 9 août. La veille au soir, Papiasse rentre chez lui, avec le sentiment du devoir accompli.

L’annonce fait l’effet d’une bombe.

Le subprime est à nos portes. Il a contaminé BNP Paribas, l’un des mastodontes bancaires européens. À qui le tour? C’est la dégelée bancaire en Bourse. Toutes les valeurs font le plongeon. Les événements prennent alors un tour imprévu, fulgurant, fatal pour la finance mondiale: la méfiance. Un des moyens de financement privilégiés des banques est le marché interbancaire. Les établissements se prêtent leur surplus de cash, à court, à moyen et à plus long terme. Le taux employé dépend de la durée de prêt et évolue avec le taux de référence imprimé par la politique monétaire des banques centrales. Il dépend aussi de la solvabilité de l’emprunteur. Le 9 août, ces taux bondissent à des niveaux inédits. Le soleil cogne dur. C’est l’assèchement monétaire. Les banques ne se prêtent plus. Le marché interbancaire pousse un grognement sourd et s’arrête.

Foutu Blackberry

Au sein des banques centrales, les téléphones se mettent à chauffer. Mais où est Jean-Claude Trichet? Le président de la Banque centrale européenne (BCE) est en vacances à Saint-Malo avec sa famille, à une largeur d’estuaire de Baudouin Prot. Son Blackberry a peu de réseau, sans parler de la connexion internet, plus que déficiente. Pas le temps d’imaginer un retour express à Frankfort, siège de la BCE. Alors, on fera avec les moyens du bord, jusqu’à utiliser le bon vieux fax. La réponse, pourtant, sera fulgurante. Trichet propose de miser gros, pour marquer d’un fer argenté que la BCE n’abandonne pas ses banques. Elle met 95 milliards d’euros, cash, sur le billard. Le deuxième épisode sera plus spectaculaire encore: une coordination au niveau planétaire. Le lendemain, c’est la Banque du Japon, avec l’équivalent de 6,25 milliards d’euros, suivi de la BCE encore, avec une nouvelle volée de 61 milliards, et de la Réserve fédérale (Fed) qui met 35 milliards de dollars. À partir de ce moment-là, les banques centrales agiront au rythme des spasmes bancaires. Des milliers de milliards d’euros seront ainsi mobilisés, puis retirés, puis injectés encore, en partie ou en totalité, suivant au plus près l’humeur des banques et leur confiance.

Pendant ce temps, la salle des machines de BNP Paribas tourne à plein. Le 22 août, le groupe triomphe et annonce la réouverture de ses trois fonds. Ce sera l’une des rares bonnes nouvelles du secteur. Trop tard. La brèche s’est étendue et disloque les fondations du système. La rentrée s’annonce chaude. Le 16 septembre, une photo fait le tour du monde: une file de clients attendant sur le trottoir pour retirer leur argent de la Britannique Northern Rock. C’est le "bank run", la ruée bancaire.

C’est aussi dans ce contexte que Fortis finalise son rachat d’ABN Amro, le 10 octobre. Fortis, dont les coffres regorgent de détonateurs subprime prêts à exploser.

Après l’été 2007, la planète financière roulera vers le gouffre. Lentement. Comme une balle de golf dans son dernier putt.

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