chronique

La crise, quelle crise?

Rédacteur en chef-adjoint

La Bourse continue à grimper et la crise économique ne sera pas éternelle comme certains le prédisaient lugubrement encore très récemment. Le chef économiste de la Banque des Règlements internationaux nous dresse un scénario positif: exit les taux négatifs, la reprise économique frappe à la porte. Bonne nouvelle, non?

Sans tambour ni trompette, le rally boursier a fêté cette semaine ses huit ans d’existence. Oui, cela fait huit ans que le marché boursier américain se situe dans une phase ascensionnelle. Depuis le creux boursier touché le 9 mars 2009, dans la foulée de la grande crise financière de 2007-2008, l’indice Dow Jones a grimpé de 220%! Par comparaison, sur la même période, l’indice Bel 20 de la Bourse de Bruxelles a pris 145%, son ascension ayant été enrayée par un marché baissier en 2010-2011 lors de la crise de la dette européenne.

Symbole de cette Bourse américaine qui gagne, le taureau en bronze trône toujours fièrement à quelques pas de Wall Street. Depuis mercredi, il doit toutefois faire face à la statue d’une… fillette. Une initiative de la firme financière State Street pour dénoncer le manque de femmes dans les conseils d’administration des grandes entreprises, avec une inscription au sol qui ne laisse aucun doute: "Know the power of women in leadership." Par son attitude, cette petite fille semble prête à en découdre avec le taureau. Elle est un peu à l’image d’une économie qui ne demande qu’à rivaliser avec la Bourse. Car il faut bien le reconnaître, les bonnes performances boursières tranchent avec les chiffres de la croissance économique mondiale.

Mais les choses sont en train de changer. C’est Mario Draghi qui l’a dit jeudi lors de la réunion de la Banque centrale européenne (BCE): l’éclaircie conjoncturelle est annoncée. C’est aussi l’économiste Claudio Borio qui vient de balayer l’hypothèse d’une longue stagnation de l’économie. Non, la crise ne va pas encore durer 30 ou 40 ans. C’est pourtant ce que nous prédisaient encore récemment les économistes Lawrence Summers ou Robert Gordon. Selon eux, le vieillissement démographique, l’inégalité des richesses, l’exigence du désendettement public et la baisse de la productivité nous condamnent inexorablement à une très longue période de croissance lente, une "stagnation séculaire". Pour Claudio Borio, le chef économiste de la Banque des Règlements internationaux (BRI), cette hypothèse n’est pas la bonne. Les vents contraires qui freinent l’économie ne sont que temporaires, pas permanents. Il l’a dit cette semaine devant la prestigieuse National Association for Business Economics (NABE) à Washington.

Huit ans de hausse boursière. Depuis mars 2009, l’indice Dow Jones a grimpé de 220%!

À ses yeux, le large déficit de la balance courante américaine vient contredire cette hypothèse de stagnation séculaire. Et avec des taux de chômage en diminution un peu partout, il est erroné à ses yeux de parler d’un manque de demande. Il évoque plutôt un problème d’offre.

Dans un premier temps, dit-il, les autorités ont bien réagi à la crise financière. Mais ensuite, on a largement abusé de la politique monétaire pour relancer la demande. Et les taux d’intérêt zéro n’ont fait qu’amplifier les problèmes.

Son scénario (positif) est le suivant: les vents contraires se calment et l’économie globale prend de la vitesse. La politique monétaire se normalise. Exit donc les taux d’intérêt négatifs. L’expansion s’enracine et devient soutenable.

La machine semble d’ailleurs déjà bel et bien lancée. Depuis l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche, toutes les discussions relatives à une "stagnation séculaire" ont soudainement disparu.

Route chahutée

Ne nous emballons quand même pas. La route sera chahutée, prévient Borio. Et les risques multiples: nouvelle période possible de stress financier, notamment dans les pays émergents, risques de montée du protectionnisme…

Pour limiter les risques et ne pas sortir de la route, l’économiste de la "banque des banques centrales" recommande de s’écarter des politiques soutenant la demande. Cela concerne surtout la politique monétaire. Traduction: la BCE doit changer son fusil d’épaule.

Désormais, il convient de s’orienter vers des mesures structurelles qui renforcent le potentiel de croissance à long terme. Il s’agit notamment d’encourager l’entrepreneuriat et la concurrence. On peut aussi y ajouter une petite dose de politique budgétaire et de relance par les dépenses d’investissement d’infrastructure, mais seulement dans les pays qui peuvent se le permettre. Rien d’illogique…

Reste à savoir si l’économie pourra rattraper la Bourse dans sa course un peu folle. Huit ans de hausse boursière sans un marché baissier – soit sans une correction de 20% des cours –, ce n’est pas un record, mais presque. Le plus long "bull market" de l’histoire de Wall Street est celui qui a couru d’octobre 1990 à mars 2000, soit 9 ans et demi de hausse.

Tous les records sont évidemment faits pour être battus, mais il serait quand même étonnant de ne pas assister à une correction quelconque dans les mois à venir, d’autant que la Bourse américaine est chèrement valorisée et que les taux d’intérêt sont désormais clairement orientés à la hausse. D’ailleurs, d’aucuns rêvent d’une correction de 5 à 10% des cours. Ceci afin de repartir sur des bases plus saines. Le taureau de Wall Street est encore prêt à charger.

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