analyse

Les marchés ne croient pas à un Brexit… qui aurait pourtant des effets négatifs

©Bloomberg

La livre sterling n’est pas si mal en point, les obligations britanniques résistent et les actions des sociétés susceptibles de souffrir du Brexit se portent bien. Les investisseurs croient toujours au maintien du Royaume-Uni dans l’UE. Les risques économiques d’un Brexit sont pourtant importants.

À moins de deux semaines du référendum sur l’appartenance du Royaume-Uni à l’Union européenne, les investisseurs font preuve d’un étonnant sang-froid. Les titres susceptibles de souffrir du risque lié à cette consultation n’ont pas subi de pertes significatives au cours des derniers mois. Que l’on se penche sur les actions britanniques les plus exposées à une éventuelle sanction, sur les obligations britanniques ou encore sur la livre sterling, on constate que les marchés font preuve d’énormément d’indulgence vis-à-vis de la deuxième économie européenne.

Pourtant, les économistes pointent plusieurs conséquences économiques importantes qui affecteraient les marchés financiers en cas de vote en faveur du "Brexit" (Britain exit: sortie de la Grande-Bretagne de l’Europe). "Beaucoup de perturbations des marchés, de la volatilité et de l’incertitude apparaîtraient à coup sûr en cas de vote en faveur d’une sortie du Royaume-Uni, estime Geert Gielens, chef économiste de Belfius.

"Le FTSE 250, constitué de sociétés basées au Royaume-Uni, devrait être plus affecté par un possible Brexit que le FTSE 100 où le poids des multinatio-nales est élevé."
Geert Gielens
Chef économiste de Belfius

L’incertitude augmenterait certainement, ce qui affecterait les investissements du secteur privé. Comme le Royaume-Uni attire 35% du total des investissements étrangers dans l’UE, ce flux de fonds serait probablement redirigé dans une certaine mesure vers le continent. Moins d’entrées de fonds conduit habituellement à des gains de productivité plus faibles et à une moindre création d’emplois. Toutes ces conséquences pèseraient sur la croissance économique."

Effet sur les entreprises

L’effet serait particulièrement visible dans la City de Londres. Ce centre financier "devrait souffrir, estime Geert Gielens. Beaucoup de banques hors UE utilisent la City de Londres comme un point d’entrée en Europe et beaucoup de banques européennes ont concentré leurs activités de banque d’investissement et leurs services de banque commerciale dans la City. Les incertitudes pourraient diminuer l’importance de Londres en tant que centre financier. Actuellement, le secteur financier est à l’origine de 3,4% de l’emploi britannique et il contribue à hauteur d’environ 8% à la croissance du pays. Le Brexit affaiblirait donc un important secteur."

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Tout ceci devrait avoir un effet en Bourse, que ce soit sur les cours de change, sur les actions ou les obligations. "Les marchés s’accordent sur un point: un vote en faveur de la sortie de l’Angleterre serait fortement baissier pour la livre", indique Marc Craquelin, directeur de la gestion d’actifs à La Financière de l’Échiquier. Du côté des obligations, Standard & Poor’s entrevoit "un coût plus élevé des emprunts et un accès réduit au marché international des capitaux pour les entreprises britanniques". Autrement dit, les taux des obligations d’entreprises britanniques augmenteraient. Quant aux actions des sociétés cotées en Bourse de Londres, elles pourraient souffrir, en particulier s’il s’agit de titres de petites entreprises principalement actives sur le territoire britannique. "Le FTSE 250, qui est principalement constitué de sociétés basées au Royaume-Uni, devrait être plus affecté par un possible Brexit que le FTSE 100 où le poids des multinationales est élevé", indique Geert Gielens.

Toutefois, comme on le lira ci-contre, pour chaque classe d’actifs, bien que les effets économiques et boursiers néfastes d’un Brexit pendent au nez des Britanniques en cas de non à l’Europe, les investisseurs semblent toujours pencher en faveur du scénario confortable d’un maintien du Royaume-Uni dans l’Union européenne: la livre sterling n’est pas si mal en point, les obligations britanniques résistent et les actions exposées au risque d’un Brexit se portent bien.

Gilt

Le taux britannique à 10 ans au plus bas

Jeudi, le taux d’intérêt des obligations gouvernementales britanniques arrivant à maturité dans dix ans est tombé à un plancher inédit. Le taux à dix ans du Royaume-Uni a atteint 1,22%, un niveau historiquement bas, alors qu’il se situait encore tout près de 2% en début d’année. En 2016, le rendement des obligations britanniques a reculé de 74 points de base (0,74 point de pourcentage). Depuis l’annonce officielle, le 20 février dernier, de la tenue du référendum sur le Brexit en juin, ce taux a encore perdu 19 points de base. Il semble donc que les investisseurs maintiennent leur confiance dans la solidité financière du Royaume-Uni, même si ce dernier est confronté à une incertitude politique et économique considérable. "En réalité, le marché s’adapte à l’éventualité d’un Brexit car, si ce dernier se produit, on s’attend à voir la Banque d’Angleterre assouplir sa politique monétaire si nécessaire, ce qui serait favorable à une baisse des taux obligataires britanniques", explique un analyste. Les titres obligataires les plus vulnérables à un Brexit seraient en fait les obligations émises par les pays les plus fragiles de la zone euro. Les craintes d’un ralentissement économique européen dû à la sortie du Royaume-Uni de l’Union provoqueraient un repli vers les actifs de qualité, au détriment de la dette plus risquée.

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De plus, un premier "non" à l’Europe pourrait donner des idées à d’autres… "Les conséquences politiques devraient préoccuper les investisseurs obligataires beaucoup plus que les liens économiques directs", estime Jan Von Gerich, chef stratégiste de la banque Nordea, cité par l’agence Bloomberg. "Si le Brexit se produit, les écarts de rendement avec l’Allemagne devraient vraisemblablement augmenter. Les obligations néerlandaises, italiennes et françaises semblent vulnérables. Parmi les États proches du noyau de la zone euro, il n’y a pas de bonnes alternatives." Standard & Poor’s a publié jeudi un classement des pays européens les plus sensibles à un éventuel Brexit, sur base des exportations, du risque pour le secteur financier, des investissements directs étrangers et des flux migratoires.

En tête figure l’Irlande, dont les exportations vers le Royaume-Uni représentent 10,6% du produit intérieur brut. Suivent Malte, le Luxembourg, Chypre, la Suisse et… la Belgique. Les exportations belges vers l’Angleterre représentent 6,8% du PIB et les investissements directs du Royaume-Uni en Belgique équivalent à 5,6% du PIB. Ce qui n’empêche pas le taux des OLO (obligations linéaires) belges à dix ans de rester à des niveaux historiquement bas. Les achats de la Banque centrale européenne sont passés par là…

Enfin, en ce qui concerne les obligations des entreprises basées au Royaume-Uni, le risque d’un Brexit ne semble pas non plus émouvoir les prêteurs outre mesure. D’après les indices de Bloomberg, en 2016, jusqu’à présent, les obligations corporate britanniques ont rapporté plus de 7%, contre 8% pour la moyenne européenne.

Livre sterling

La devise britannique, baromètre du Brexit

Certes, la livre sterling s’affiche en baisse face à la plupart des grandes monnaies mondiales cette année. Contre l’euro, la livre a perdu plus de 5% jusqu’à présent en 2016 et contre le dollar, elle a cédé plus de 1,5%. Mais face au billet vert, elle s’est offert une remontée de plus de 4% depuis son plus bas de l’année, atteint le 26 février. Or, l’annonce officielle de la tenue d’un référendum sur le Brexit en juin remonte au 20 février. Contre l’euro, la livre a progressé de plus de 3,5% depuis son plancher de 2016, touché le 7 avril. Mieux: au cours des deux derniers mois, la monnaie britannique a grimpé face à la grande majorité des devises mondiales de référence. Les économistes pensent pourtant que le premier effet visible d’un vote contre l’Europe le 23 juin serait une chute de la livre. Si c’est le cas, le marché des changes ne croit guère à cette issue. "À la lecture d’un graphique de la devise britannique contre euro, on peut – à la journée près – mesurer le positionnement des marchés sur cette question", explique Marc Craquelin (Financière de l’Échiquier). "Dans la première partie de l’année, le ‘non’ progresse(dans les sondages, NDLR)et l’euro monte contre la livre; au mois d’avril et en mai, le ‘non’ recule et la livre s’apprécie." La livre sterling pourrait d’autant plus souffrir d’un Brexit qu’elle risquerait d’y perdre son statut de monnaie de réserve internationale. 

"Une sortie du Royaume-Uni de l’UE pourrait mettre en danger le statut de devise de réserve de la livre en entravant les investissements étrangers et d’autres flux de capitaux", avertit Frank Gill, analyste de Standard & Poor’s, dans une note publiée au début du mois. Or, ajoute-t-il, détenir une monnaie de réserve "soutient la solvabilité d’un État". Il n’est donc pas exclu que le Royaume-Uni perde sa note de crédit maximale ("AAA" ou "triple A", soit l’équivalent d’une cote de 20/20) si ce scénario se concrétise. Ce qui ne manquerait pas d’affecter les obligations gouvernementales britannique. Mais si les Britanniques votent en faveur d’un maintien dans l’UE, la livre sterling pourrait bien grimper."Comme beaucoup de votants doivent encore décider dans quel sens voter, la volatilité restera élevée et maintiendra probablement la livre sous une certaine pression face aux principales monnaies; cependant, une telle baisse de la livre ouvre des opportunités d’achat à moyen terme quand les incertitudes diminueront", estime Martin Arnold, stratégiste chez ETF Securities. En attendant le référendum du 23 juin, les investisseurs qui misent sur la livre sterling suivront de près la réunion de la Banque d’Angleterre programmée jeudi prochain.

Actions

Les titres anglais les plus "à risque" montent

Les actions britanniques souffrent-elles du risque d’un Brexit? À partir du début de cette année, l’indice Footsie (ou FTSE 100) affiche une perte de près de 2%, ce qui en fait l’un des indices européens les plus résistants en 2016. D’après les statistiques de l’Investment Association, publiées au début du mois, 310 millions de livres sterling (395 millions d’euros) sont sortis des fonds d’actions britanniques au mois d’avril. Par contre, les fonds d’obligations britanniques ont progressé, ce qui peut expliquer la résistance de ces titres. Mais malgré les sorties enregistrées par les fonds en avril, les actions britanniques se défendent plutôt bien. Même l’indice FTSE 250, qui comporte une majorité de plus petites valeurs directement liées à l’économie du Royaume-Uni, affiche une bonne résistance: il ne cède que 3% depuis le début de l’année, alors que les grands indices boursiers européens perdent bien davantage. Et il y a mieux. Bank of America Merrill Lynch a identifié les actions qui seraient les plus susceptibles de souffrir de la méfiance des investisseurs internationaux à l’approche du référendum. La banque d’affaires a isolé, au sein du FTSE 250, les actions des entreprises qui comportent au moins deux tiers d’actionnaires étrangers. D’après Market Securities, ces titres sont les plus susceptibles de se retrouver sous pression si la crainte d’un Brexit prend de l’ampleur. Car lors de la crise de la zone euro, les investisseurs américains figuraient parmi ceux qui avaient le plus réduit leur exposition aux actions du Vieux Continent. Or, on constate qu’en moyenne, les actions britanniques ayant un large actionnariat étranger gagnent plus de 2% depuis début 2016, alors que le FTSE 250 dans son ensemble perd 3%.

Et la progression médiane de ces valeurs principalement détenues par des étrangers est elle aussi positive: + 0,25%. Si l’on observe la progression de ces titres, censés être plus sensibles au Brexit, à compter du 20 février, jour de l’annonce officielle de la tenue du référendum en juin, on remarque qu’ils affichent en moyenne une hausse de près de 10%, contre une progression de moins de 6% pour le FTSE 250. La hausse médiane de ces titres qui devraient craindre la consultation populaire atteint encore 7% à compter de cette date. Les investisseurs internationaux semblent donc plus que bienveillants à leur égard. Le risque de Brexit ne semble pas faire partie de leur scénario central. Ceci veut également dire que la Bourse de Londres peut s’attendre à une secousse si le "non à l’Europe" finissait par l’emporter car, note un économiste, ceux qui détiennent des actions d’entreprises britanniques subiraient une double peine: ces entreprises verraient leurs bénéfices reculer et la valeur de ces derniers serait en outre amoindrie par la chute attendue de la livre sterling en pareil cas. Mais cette menace n’a apparemment pas refroidi les investisseurs jusqu’à présent.

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