Publicité
Publicité

Peut-on critiquer Mario Draghi?

Johan Van Overtveldt sévèrement taclé par les autres partis. ©BELGA

Le président de la Banque centrale européenne a livré, jeudi dernier, une belle performance, saluée par les marchés. Mais la BCE est à l’origine d’une polémique en Belgique. Le ministre des Finances Johan Van Overtveldt s’est inquiété des retombées de la politique menée à Francfort sur l’épargne des Belges.

Si Mario Draghi était une rock star, on pourrait affirmer sans se tromper qu’il vient de livrer le meilleur concert de sa carrière. Pardon, Mario Draghi est déjà une rock star de l’économie… Il suffisait de voir la nuée de photographes qui se pressaient autour de lui à son arrivée à la conférence de presse. D’ailleurs comme toutes les rock stars dignes de ce nom, le président de la BCE est arrivé avec un peu de retard. Une histoire d’ascenseurs en panne, glissa-t-il, avec un petit sourire malicieux.

Tout y était jeudi à Francfort: le sentiment de vivre des moments historiques, l’attente nerveuse des journalistes, la petite dose d’humour d’un Mario Draghi étonnamment détendu… Et puis, l’effet de surprise. Cette fois, l’Italien n’a nullement déçu. Le bazooka utilisé pour combattre la déflation a dépassé les attentes: 60 milliards d’euros de rachats d’actifs pendant 19 mois. Faites les comptes: 1.140 milliards. Et si l’inflation ne remonte pas vers les 2%, on continuera à imprimer des billets tant qu’il le faudra…

Publicité

Dans son bel enthousiasme, le professeur Draghi a balayé d’un revers de la main les critiques entendues au cours des derniers jours. Un peu rapidement. Non, les discussions sur la répartition des risques, "le partage des pertes hypothétiques", dans cette vaste opération de rachat d’obligations d’État ne sont pas "futiles", comme il l’a affirmé.

On sait qu’il a dû batailler ferme avec les Allemands, les plus réticents à voir la BCE s’engager en territoire inconnu. Finalement, ce sont 80% des risques liés aux achats des obligations d’État qui seront portés par les banques centrales nationales, les autres 20% étant de la responsabilité de la BCE. C’est l’esprit de l’Union monétaire, la vraie Union (un pour tous, tous pour un) qui se voit un peu entaillé. Même si la BCE s’en sort avec une belle pirouette. Le communiqué stipule que le Conseil des gouverneurs garde le contrôle de l’ensemble des caractéristiques du programme et que la BCE coordonnera les achats, préservant ainsi "l’unicité de la politique monétaire de l’Eurosystème".

Jeudi, la décision à Francfort a été prise à une "large majorité". Expliquant le nouveau vocabulaire de la BCE, Draghi a parlé de trois possibilités pour les votes: consensus, majorité, large majorité. Quelqu’un lui a soufflé qu’il y avait aussi l’unanimité… Rires dans la salle. Comme s’il y avait la BCE d’un côté, et la Bundesbank, la banque centrale allemande, qui joue les rebelles invétérés de l’autre.

Mais les Allemands ne sont pas les seuls à contester la politique menée par la BCE. Les Néerlandais, les Autrichiens, les Finlandais émettent très régulièrement des réserves. Et ils viennent d’être rejoints – ô surprise – par la Belgique.

Jusqu’ici, aucun ministre belge n’avait osé critiquer la politique de Mario Draghi.

Le ministre des Finances Johan Van Overtveldt (N-VA) a jeté un sérieux pavé dans la mare en s’inquiétant ouvertement de la politique de Draghi, craignant pour l’épargne des Belges.

En synthétisant sa pensée, la BCE, en poussant sans cesse les taux plus bas, rogne les revenus d’intérêts des Belges et risque de les dissuader d’épargner. Et si la politique aventureuse de la banque centrale devait provoquer une subite poussée d’inflation, cette même épargne se verrait pénalisée.

Jusqu’ici, aucun ministre belge n’avait osé s’opposer à l’institution monétaire européenne. Van Overtveldt s’est fait sévèrement tacler par le CD&V, Eric Van Rompuy lui lançant un cinglant "Ici, vous êtes ministre des Finances, pas journaliste ou économiste." Quant au président Wouter Beke, il a vu dans les déclarations "inappropriées" de l’ancien rédacteur en chef de Trends une "atteinte à l’indépendance" de la BCE.

Le plus ironique dans l’histoire, c’est que dans son entretien au "Standaard" et au "Soir", le même Van Overtveldt critiquait ouvertement son collègue italien des Finances qui avait souligné que la BCE devait acheter des titres souverains de manière illimitée. Alors, deux poids, deux mesures, cher Johan?

Effet richesse

Le ministre N-VA doit-il pourtant être cloué au pilori pour avoir donné son avis? Après tout, il n’est pas le seul à émettre des critiques.

Dans nos colonnes, Sylviane Delcuve, senior economist chez BNP Paribas Fortis, confiait récemment que tenter de faire baisser les taux d’intérêt ne servait plus à rien. Et elle évoquait aussi l’effet négatif sur l’épargne. "Quand l’épargne ne rapporte plus rien, cela pèse inévitablement sur le pouvoir d’achat. Ceux qui ont mis des économies de côté ne s’attendaient pas à une telle situation. Pire, certains redoutent désormais des taux négatifs sur leur épargne."

Tout cela est évidemment correct. Dans un pays comme le nôtre, champion incontesté de l’épargne, on ne doit pas sous-estimer l’impact de la baisse des taux sur le pouvoir d’achat. Une sorte d’"effet richesse inversé qui peut faire mal.

Mais, on ne peut pas non plus demander à Mario Draghi de choyer les seuls Belges au détriment des autres pays, notamment ceux des pays du Sud de l’Europe. Il est là pour mener une seule politique pour la zone euro dans son ensemble. Et, dans ce sens, si la grande opération de QE ("quantitative easing") peut être saluée, on peut aussi regretter qu’elle intervienne si tard.

Et même si Draghi nie toujours que la baisse de l’euro n’est pas un objectif, c’est bien cette dépréciation qui sera l’effet le plus visible de sa politique. Depuis mai dernier, la monnaie européenne a plié de près de 20% contre le dollar!

Couplée à la baisse des prix pétroliers, cette chute de l’euro constitue un puissant adjuvant pour la reprise économique. De quoi soutenir aussi les Bourses européennes. Comme l’indique la firme Merrill Lynch, "je suis bullish". Tout est dit.

[Suivez Marc Lambrechts sur Twitter en cliquant ici]

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité
Publicité
Messages sponsorisés
Tijd Connect
Echo Connect offre aux organisations l'accès au réseau de L'Echo. Les partenaires impliqués sont responsables du contenu.
Partnercontent
Partner Content offre aux organisations l'accès au réseau de L'Echo. Les partenaires impliqués sont responsables du contenu.