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Philippe Starck est-il le nouveau Jean Prouvé?

©Belga Image

Le design français des années 80 est la dernière tendance chez les collectionneurs et antiquaires de design, avec Philippe Starck en figure de proue. Le nouveau Jean Prouvé serait-il arrivé?

Pour les antiquaires du design, faire ses débuts à Design Miami/Basel est une consécration. Surtout quand on a 27 ans, qu’on s’appelle Paul Bourdet et qu’on présente un stand de design français des années 80 signé Philippe Starck, Jean-Michel Wilmotte, Gilles Derain et Martin Szekely. Un choix audacieux, car, vu la sélection très stricte des exposants, on s’attendrait à des classiques modernes, du genre Prouvé, Aalto, Perriand et Scarpa.

Bourdet ne connaît que trop bien cette Ligue des champions: il y a deux ans, il travaillait encore pour la célèbre galerie parisienne Downtown de François Laffanour, spécialisée dans le design des années 50. "Je voulais lancer ma galerie, mais obtenir des bonnes pièces de ces maîtres du design requiert des budgets conséquents. J’ai donc cherché une période intéressante, mais encore inexplorée, ce qui m’a mené aux années 80. Et j’ai obtenu mon stand, placé à trois stands de celui de Downtown. Ce qui est intéressant, c’est que le design des années 80 ne laisse personne indifférent. Les plus âgés sont nostalgiques et les jeunes de ma génération, dans la vingtaine, sont curieux. Bien que les pièces aient du caractère, je ne connais quasi personne qui déteste cette période."

Form follows fun

Nous osons en douter: son stand défie la notion de bon goût. En soi, c’est passionnant, surtout dans un salon comme Design Miami/Basel. La pièce la plus cool de Bourdet? "Easylight" de Starck, un tube fluorescent muni de deux capuchons noirs, à placer contre le mur comme un Dan Flavin de la génération rave. La plus exclusive? La chaise longue "Lysistrata" de Martin Szekely, dont Néotù a produit moins de 5 exemplaires. "Je ne donne pas de prix: les pièces présentées coûtent de 1.500 à 35.000 euros", précise Bourdet. "À Bâle, je n’ai présenté que des objets sculpturaux, qui dépassent leur fonction de meuble, ce que Starck qualifiait de ‘sculptures domestiques’, à juste titre."

Le design des années 80 ne laisse personne indifférent. Les plus âgés sont nostalgiques, et les plus jeunes, curieux.
Paul Bourdet
Antiquaire de design

Le presse-agrume "Juicy Salif" de Starck pour Alessi en est le meilleur exemple: un ustensile de cuisine amusant et esthétique, mais inutilisable, ce qui ne l’a pas empêché d’être vendu à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires. "Le Français ne se préoccupait pas trop de l’utilité d’un objet. Si vous vouliez du confort, vous n’aviez qu’à acheter une chaise moderne: il en existait suffisamment. Dans les années 80, les designers voulaient rompre avec le modernisme pour expérimenter. Et Starck ajoutait toujours un brin d’humour."

En tout cas, "La Chambre de Philippe S" est une mise en scène amusante. À l’occasion de la Bienvenue Design Fair, Paul Bourdet a aménagé, à la mi-septembre, la chambre 31 de l’hôtel parisien La Louisiane comme si c’était celle de Philippe Starck, avec une sélection de meubles rares créés dans les années 80 et 90. Un décor qui pique un peu les yeux tout en étant rafraîchissant.

Bon signal

Paul Bourdet n’est pas le seul galeriste à vouloir promouvoir le design français années 80. Jousse Entreprise, un des pionniers européens du "design de collection", a aussi organisé sa première exposition sur Starck, il y a un an. "Les collectionneurs se sont dit que, si Jousse s’y intéressait, c’est que c’était important", témoigne Bourdet. "Une telle exposition est un bon signal pour le marché de Starck et ses contemporains. Et cela rejaillit également sur nous."

©Adrien Dirand pour Jousse Entreprise

"Pourquoi une pointure comme Jousse se tourne-t-elle vers les années 80? Parce qu’il est de plus en plus difficile de trouver de bonnes pièces des années 50. Les galeristes sont toujours à la recherche de nouvelles tendances à promouvoir", explique le marchand de design brugeois Dries Vanlandschoote.

"Pour les collectionneurs qui souhaitent s’intéresser aux années 80, la règle générale est la suivante: recherchez les premières éditions, les pièces numérotées, les prototypes, les éditions limitées ou les modèles rares qui ne sont plus produits depuis longtemps."
Dries Vanlandschoote
Marchand de design

"On trouve des pièces de qualité des années 80 et 90. Cependant, je ne les recherche pas explicitement, car je trouve souvent l’utilisation des matériaux décevante. Le design de ces années-là n’est pas aussi excitant que celui des années 50 ou 60, durant lesquelles on expérimentait beaucoup plus librement et avec des matériaux de meilleure qualité. Je trouve de nombreuses créations de Starck épouvantables, mais je ne lui en tiens pas rigueur. J’ai même négocié à plusieurs reprises son fauteuil à trois pieds ‘Dr Sonderbar’ pour XO (1983)."

"Par contre, la table ‘Illusion’, drapée d’une nappe en verre, figure en tête de ma wish list. Starck a conçu plus de dix-mille objets au cours de sa carrière. Nombre d’entre eux sont courants ou toujours en production. On trouve aussi beaucoup de pièces de seconde main, mais toutes n’ont pas la même importance. Pour les collectionneurs qui veulent se spécialiser dans les années 80, la règle générale reste la suivante: recherchez les premières éditions, les pièces numérotées, les prototypes, les éditions limitées ou les modèles rares qui ne sont plus produits depuis longtemps. Ce n’est pas facile: ce genre d’objets est recherché depuis près de dix ans."

Starck au café

Remix Gallery est la première galerie à s’être explicitement spécialisée dans le design vintage français des années 80. Il y a sept ans, Valérie et Antoine Bouvier ont ouvert un stand au marché d’antiquités Paul Bert Serpette à Saint-Ouen, aux portes de Paris. "Je viens d’une famille d’antiquaires. Ma mère était spécialisée dans les années 20 et mon frère, dans les années 50. Je savais qu’un jour, j’aurais ma galerie et comme les années 80 étaient un territoire vierge, nous nous sommes lancés", explique Valérie Bouvier.

"Quelle période incroyablement excitante! C’était l’époque de MTV, de Madonna et des clubs comme Les Bains Douches, un des premiers aménagements signés Starck. Comme cette période n’est pas encore bien documentée, nous avons commencé à publier des livres sur Christian Duc et Claude Dumas, des designers et céramistes de cette période qui n’avaient pas encore fait l’objet d’une monographie."

Philippe Starck, âgé aujourd'hui de 72 ans, a découvert la Remix Gallery aux puces de Saint-Ouen. "Il s’y promène souvent et, un beau jour, il est entré chez nous", confie Bouvier. "Avec lui, c’est toujours amusant. Nous lui rappelons des créations qu’il avait oubliées. S’il collectionne ses propres pièces? C’est un designer tourné vers l’avenir. Il crée pour demain. Pour nous, il est le nouveau Jean Prouvé, une star du design."

Paul Bourdet nuance: "Jean Prouvé était tout de même beaucoup plus inventif sur le plan technique. Starck est une figure de synthèse, il s’est joué des médias avec humour et a parfaitement su capturer l’esthétique de son époque avec des créations pouvant être produites à l’échelle industrielle."

Chauvinisme français

Rock star ou pas, ses pièces les plus rares s’arrachent à prix d’or. "Le lampadaire-portemanteau 'Roi Egon Groat' de Starck, conçu en 1985 pour les
3 Suisses, atteignait les 800 euros il y a cinq ans, mais, récemment, l’un d’eux est passé sous le marteau pour 10.000 euros", explique Bouvier.

Sur la plateforme de design Pamono, on peut trouver le fauteuil "Dr. Sonderbar" de Starck à 1.690 euros pièce. Il y a dix ans, on pouvait l’acheter au quart de ce prix. "L’intérêt est croissant pour les pièces rares comme pour les plus courantes", poursuit Bouvier. "Nous vendons dans le monde entier. Le design des années 80 est sur le radar d’un nombre croissant d’amateurs. Mes premiers clients étaient des gens du monde de la mode. Ils ont été des précurseurs pour cette tendance."

"Dans la littérature, la mode, le cinéma et l’art, on voyait venir ce renouveau des années 80 depuis quelques années. C’est toujours un bon baromètre pour le design", déclare le marchand d’art et de design anversois Alain Hens. Alors, devons-nous tous nous mettre à collectionner des pièces du Pentagon Design Group d’Allemagne? Les premières créations du Britannique Jasper Morrison? Ou commencer à acheter des meubles des Italiens Mario Botta, Paolo Pallucco et Andrea Branzi?

"Philippe Starck est un phénomène unique", déclare Hens. "Il pouvait être extrêmement inventif, mais aussi ultracommercial. Je n’achète évidemment pas tout ce que je trouve de cette période. Le marché est encore limité pour l’instant. Mais ça peut changer rapidement."

Hens considère aussi le renouveau du design français des années 80 comme du chauvinisme. "De l’École Boulle au Mobilier national, les Français sont les premiers à offrir une plateforme à leurs propres fabricants de mobilier, artisans et designers, et ce, jusqu’au plus haut niveau, comme chez Paul Bourdet à Bâle. Cependant, la France n’était pas le seul pays à produire du design intéressant à cette époque. Les Français sont juste très doués pour se vendre. Nous pouvons tous en tirer des leçons."

De Starck à Star en 5 étapes

1. Le père de Philippe Starck était ingénieur en aéronautique. Le jeune Philippe devient pilote et se passionne pour les formes et la technologie du secteur aéronautique, ce qui se répercutera quand il deviendra directeur artistique de Virgin Galactic pour Richard Branson. Le Français a aussi conçu l’intérieur en forme d’œuf des modules de la station spatiale commerciale Axiom Space.

2. En 1968, à 19 ans, Starck fonde sa première entreprise de design, spécialisée dans les structures gonflables telles que sièges et habitations. Le couturier visionnaire Pierre Cardin lui propose d’emblée le poste de directeur artistique de sa maison d’édition. En 1979, il lance son agence Starck Product, qu’il rebaptisera plus tard Ubik. À partir des années 80, il travaille sous cette bannière avec les plus grandes entreprises de design: Driade, Alessi, Kartell, Vitra et Duravit.

3. Starck est le designer le plus productif de notre époque. En tout, il a conçu plus de dix-mille objets, principalement produits en série à des prix accessibles, comme des brosses à dents ou des disques durs externes, mais aussi des objets ultraexclusifs comme le yacht de Steve Jobs. En plus d’être designer, Starck est entrepreneur et investisseur. Il a lancé son label d’aliments bio OAO, en collaboration avec la société belge Lima, et est actionnaire de la marque d’huile d’olive et de vinaigres aux herbes LA Organic.

4. À partir des années 70, Starck appose son sceau sur la vie nocturne parisienne. Il conçoit des intérieurs très remarqués comme La Main Bleue (1976), un club installé dans un centre commercial, et, surtout, Les Bains Douches (1978). En 1984, le Café Costes et ses fauteuils éponymes (photo) le propulsent au sommet, suivi par l’aménagement des appartements privés de François Mitterrand au palais de l’Élysée.

5. Philippe Starck devient aussi le designer incontournable en matière de design d’hôtels. Il conçoit le Royalton à New York, le Mondrian à Los Angeles, le Delano à Miami et le Sanderson à Londres, entre autres. Il revisite également des palaces parisiens comme Le Meurice et le Royal Monceau. En Suisse, La Réserve Eden au Lac (Zurich) a récemment ouvert ses portes et sera suivie par La Maison Heler (Metz) et l’Hôtel Tours Duo (Paris).  Starck n’est clairement pas prêt à se croiser les bras!

Starck attack

On connaît tous la chaise "Louis Ghost" pour Kartell ou son presse-fruits pour Alessi. Mais si vous trouvez ces six pièces de Philippe Starck: n’hésitez pas!

"Dr. Sonderbar", XO, 1983. Philippe Starck a donné à plusieurs de ses premières créations le nom de personnages du roman de science-fiction "Ubik" (1969) de Philip K. Dick, qui se déroule en 1992. Ce fauteuil sculptural sur lequel on peut difficilement s’asseoir vaut entre 1.000 et 2.000 euros.

"Miss Dorn", Disform, 1981. Un siège avec une assise en cuir et une structure en métal. Starck a aussi conçu une table et une bibliothèque pour le même label, tous deux très recherchés. Comptez 1.000 à 2.000 euros pièce.

"Illusion", FIAM, 1985. Un cadre surmonté d’un plateau en verre drapé comme une nappe: voici un exemple typique du surréalisme poétique du designer. Cette pièce est très rare: Phillips en a vendu une aux enchères en 2010 pour 50.000 dollars.

"Easylight", St. Germain Lumière, 1978. Cette lampe tube de néon typique de la culture club a un interrupteur à mercure: on l’allume en la retournant. Valeur: entre 3.000 et 5.000 euros.

"W.W", Vitra, 1990. Inspiré d’une tige, ce tabouret a été conçu pour que le réalisateur Wim Wenders puisse travailler debout. Un modèle rare, dont un exemplaire a été adjugé par Piasa à 3.800 euros.

Chaise pour le Parc de la Vilette, 1984. Cette chaise de jardin éditée à 155 exemplaires est une commande de l’architecte Bernard Tschumi. Son prix peut atteindre 5.000 euros.

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