Le marché de l'uranium est en pleine ébullition

La hausse de l'uranium a de quoi donner le tournis aux investisseurs. Avec un bond de plus de 1.000% en six ans, l'appréciation des cours de l'uranium reflète pleinement le déficit de l'offre auquel est confronté le marché.

(l'écho) Le profil de l'uranium s'apparente à celui d'une courbe exponentielle. Ce dernier, tel qu'élaboré par Metal Bulletin pour l'Europe, affiche une progression de plus de 1.000% depuis ses plus bas de 2001. Rien que sur les premiers mois de l'année, la livre d'uranium s'est encore appréciée de quasi 60% à près de 113 USD! Plus encore que pour d'autres ressources naturelles, le marché de l'uranium est confronté à un déficit important de l'offre. L'année passée, la demande d'uranium a surpassé la production de près de 4.700 tonnes, contre un déficit de 4.150 tonnes en 2005.

Effet «Cigar Lake»

Et les prévisions ne laissent guère envisager d'amélioration à court terme. Bien au contraire même puisque les espoirs que le marché fondait dans la capacité d'extraction du site de Cigar Lake de Cameco se sont brutalement évanouis. Les projections laissaient espérer une production équivalant à 5% de l'offre mondiale d'uranium au cours des deux premières années d'exploitation de la mine et de 10% par la suite. Mais c'était sans compter l'inondation de la mine qui ne laisse plus espérer une mise en production du site canadien avant au mieux 2010.

Inutile de préciser que cette nouvelle est très largement responsable de l'envolée des cours de l'uranium ces dernières semaines: depuis l'inondation intervenue en octobre, ils ont littéralement explosé de plus de 100%.

Pour les observateurs, il paraît difficile d'imaginer que Cameco puisse remédier à la situation d'ici 2010.

Le marché de l'uranium devrait donc, selon Joel Crane et Peter Richardson, rester déficitaire au moins cette année et la suivante à hauteur de respectivement 2.000 tonnes et 3.130 tonnes.

Si ces estimations laissent néanmoins entrevoir une réduction du déficit par rapport à 2006, c'est à la condition que les trois mines de Kazatomprom au Kazakhstan parviennent à produire, comme prévu, 6.400 tonnes d'uranium en 2008 et que les mines Honeymoon de l'australien SXR Uranium one et White Mesa de l'américain IUC en fassent autant à concurrence de respectivement 340 tonnes et 580 tonnes.

Demande tirée par la Chine et la Russie

En outre, même si l'offre d'uranium devait s'accroître au cours des prochaines années, encore faut-il qu'elle réponde à l'accroissement de la demande, qui, pour l'essentiel, provient des réacteurs nucléaires. Car, que l'on ne s'y trompe pas, le recours à l'énergie nucléaire semble de plus en plus incontournable dans un contexte où les gouvernements doivent concilier des besoins énergétiques croissants et des modes de production d'électricité moins polluants. Les turbulences politiques en provenance du Moyen-Orient, la diminution des réserves de gaz dans la mer du Nord et la volatilité récurrente de l'offre énergétique russe sont autant de facteurs susceptibles d'inciter les pouvoirs publics à (ré)envisager le développement de leur parc nucléaire. La prise de conscience semble bien avancée en Asie, Amérique du sud ou Europe centrale. Selon les engagements déjà pris par les différents gouvernements, on peut considérer, à l'instar de Joel Crane et Peter Richardson, que l'essentiel de l'expansion de l'industrie nucléaire sera le fait de la Chine, de la Russie, et des Etats-Unis: ces trois nations devraient être responsables de près de 38% de la production d'énergie nucléaire globale d'ici 2010 et de près de 45% d'ici 2030.

La Chine et la Russie entendent respectivement quadrupler et doubler d'ici 2020 et 2030 leur quantité d'énergie produite grâce à l'uranium. D'après les anticipations de la Deutsche Bank, les deux nations devraient avoir construit 13 et 14 nouveaux réacteurs d'ici 2015 (contre 3 pour la Belgique).

Déficit de l'offre à long terme

Au final, si l'on tient compte des réacteurs qui devront être démantelés sur la période, le monde comptera 491 réacteurs nucléaires en activité (contre 442 actuellement), dont 89 nouveaux spécimens.

Sachant qu'un nouveau réacteur a besoin pour fonctionner au départ de près de 600 tonnes d'uranium et que les centrales atomiques consomment environ 200 tonnes d'uranium par an, ce sont, selon les analystes de la Deutsche Bank, plus de 87.000 tonnes d'uranium qu'il faudra produire en 2015. Ce qui laisse, disent-ils, entrevoir un déficit de l'offre de 4.700 tonnes. Et ce pour autant que le parc nucléaire de l'Europe occidentale diminue, comme ils l'envisagent, de 12% d'ici 2015.

Quid de l'Europe occidentale?

Si l'opinion publique du Vieux Continent est certes, pour le moment, peu réceptive à la piste nucléaire, il est possible que l'on assiste à un renversement de tendance. Car, qu'on le veuille ou non, il n'existe pas beaucoup d'alternatives crédibles au nucléaire lorsque l'on veut tenir compte des problématiques du réchauffement climatique, largement imputable aux énergies fossiles (charbon, pétrole et gaz), et de l'indépendance énergétique (lire «L'écho» du 17 avril). Bien que les gouvernements d'Europe occidentale semblent traîner les pieds, il n'est pas impossible qu'ils finissent par redonner «ses lettres de noblesse» au nucléaire en adoptant des réglementations moins strictes sur la durée de vie des réacteurs et en taxant les énergies émettrices de Co2, histoire de rendre le nucléaire, qui est pénalisé par des dépenses d'investissement et des coûts de maintenance élevés, plus compétitif. Bref, on l'aura compris la vive appréciation des cours de l'uranium n'est pas une illusion d'optique mais répond à de solides fondamentaux plaidant en ce sens.

Ce n'est pas pour rien que lors de son récent passage à Bruxelles, le gestionnaire des fonds matières premières de JPMorgan, Ian Henderson, a déclaré qu'il voyait l'uranium grimper jusqu'à 200 USD (lire «L'écho» du 4 avril)!

Luc Charlier

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