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Camille De Rijck: "Je donne 'une fortune' pour un concert de Cécilia Bartoli"

©Dieter Telemans

39 ans/Journaliste culturel et producteur à la RTBF/Intervieweur pour le mensuel "Diapason"/A la barre de la "Table d’écoute" et "Demandez le programme" sur Musiq3, il est l’une des voix les plus délicieusement impertinentes de la chaîne classique/Fan d’opéra, il a fondé il y a 20 ans Forumopera.com, devenu le site de référence de l’art lyrique/Vient de lancer la collection "Via Appia" aux éditions Premières Loges.

Pensiez-vous faire carrière dans la culture?

Oui! J’ai abandonné mes études en humanités avant la complétion du cycle. C’était à la fin des années 90, au terme de grèves terribles. J’étais à la fois complètement perdu – notamment en sciences – et bien trop paresseux pour rattraper mon retard. Rien ne m’intéressait à part le foot, la lecture et la musique classique. Le sport de haut niveau n’étant pas à la portée de ma pauvre condition physique, j’ai envoyé une candidature spontanée à La Boîte à musique, le disquaire mythique de Bruxelles en musique classique. J’y suis resté un peu moins d’un an, mais j’ai compris que la vie quotidienne avec la musique et avec les mélomanes passionnés me conviendrait tout à fait. Ce fut d’ailleurs ma seule et unique ambition.

Pour quoi seriez-vous prêt à donner "une fortune"?

Cecilia Bartoli arrive à un âge où l’instrument peut commencer à se dégrader. Elle est l’une des plus spectaculaires enchanteresses de l’art lyrique. Chacun de ses concerts est une offrande musicale. Je suis allé l’écouter à Zurich pour ses trente ans de carrière. Je le referais chaque semaine, si j’en avais les moyens.

Pour quoi ne dépenserez-vous jamais un euro?

Pour une masterclass d’écriture d’Éric-Emmanuel Schmitt. Je n’ai rien contre l’homme – ni même contre l’écrivain – mais un célèbre réseau social me bombarde de publicités depuis des mois, à telle enseigne que je ne les vois plus sans un frisson d’horreur.

Si vous deviez définir le mot "richesse"?

Je pense à une phrase de Stendhal dans "La Vie de Rossini". Il parle de la diva Isabella Coldbran et fait un parallèle intéressant entre ses dons d’artiste et le fait que, le rideau tombé, on la voyait distribuer une partie de son cachet aux nécessiteux dans les rues de Naples. La véritable richesse, c’est peut-être ce double don, qui se transmet par l’émotion et le désintéressement.

Soyez gentils avec vos enfants car ce sont eux qui choisiront votre maison de repos.
Le conseil

Donnez-vous une pièce à un musicien de rue?

Bien sûr. Les plus mauvais me touchent encore plus que les autres. Entendre du Vivaldi joué faux, sous le crachin Bruxellois, c’est comme être dans un film très mélancolique. C’est infiniment beau.

Trop chère, vraiment, une place à l’opéra?

Scandaleusement chère. J’admire particulièrement la dialectique de ces grands directeurs d’opéra – forcément de gauche – qui n’hésitent pas à s’embourber dans d’amples déclarations sociales mais qui, d’un autre côté, vendent des places à 270 euros aux riches et des places sans visibilité aux pauvres.

Dans son portefeuille: "Huit euros et cinq centimes en pièces éparses, six cartes de banque, dont l’une à l’effigie de mon lapin Ernest (si, si), une carte de PointCulture dont j’espère qu’il survivra aux dernières décisions ministérielles une carte Thalys, une carte de cinéma de type ‘illimité’, ma carte d’ami des Musées Royaux des Beaux-Arts, un permis de conduire, une carte d’identité et mon badge de la RTBF. Des tickets de métro parisien." ©Dieter Telemans

L’opéra porte son inégalité sociale dans son architecture même. On ne va pas démolir La Monnaie, mais c’est une salle intrinsèquement inégalitaire, comme tous les théâtres à l’italienne. Il y a des milliers d’initiatives visant à gommer ces inégalités, mais à mon sens, ce ne sont jamais que des leurres. Des leurres sincères, mais des leurres quand même.

L’objet que vous ne vendrez jamais, même pour un pont d’or?

Je ne suis pas attaché aux objets. Si un jour je n’ai plus de quoi me payer un bol de soupe, je vendrai tout: livres, bibelots et même le seul autographe que je possède, celui de Jeanne Moreau.

Ce qui est indispensable à votre qualité de vie?

Un cocon d’isolation totale, où la sonnette est débranchée et où le téléphone ne passe pas. Un endroit où s’arrête la frénésie du monde; se soustraire à l’hystérie des temps, pouvoir soumettre son corps et son esprit à un rythme plus raisonnable. Lire, écouter de la musique, voir des films (seul, si possible, car les salles de cinéma sont devenues bruyantes et on y est assommé de publicités), aller dans les musées, parler avec des inconnus, aimer, voir et revoir Florence, faire du vélo sur la Via Appia. Un peu d’oxygène et d’eau aussi, probablement.

En cinq chiffres
  • 230.200: "Le nombre de visites enregistrées sur Forumopera.com au mois de septembre; un lectorat en progression constante depuis le lancement du site. Nous sommes trente-six bénévoles communicants, journalistes, universitaires et notre seule motivation est de propager la bonne parole lyrique."
  • 3: "Le nombre de patronnes que j’ai eues dans ma vie. La regrettée Liliane Weinstadt, Laëtitia Huberti et Eve- Marie Vaes, qui m’ont convaincu que les femmes ont compris quelque chose au management humain qui visiblement échappe toujours un peu aux hommes."
  • 18: "L’âge auquel j’ai découvert l’opéra, par hasard en me rendant au théâtre du Parc qui était en feu. Nous avons rebroussé chemin pour prendre le métro et en passant devant La Monnaie, j’ai vu de la lumière. Il restait une place au tarif étudiant. J’ai eu le choc esthétique de ma vie."
  • 250 francs: "C’était le prix de la place d’opéra au tarif jeune."
  • 557: "Le nombre d’émissions, de chroniques et d’interviews que je produis environ chaque année. Ce chiffre m’a fait comprendre une chose importante: à 39 ans, on n’a plus la même énergie qu’à 35 et je crains que ça n’aille pas en s’améliorant."

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