interview

Thierry Michel: "L'argent offre la liberté de dire ce que l'on pense et ce que l'on veut"

©Anthony Dehez

66 ans/Réalisateur et cinéaste/Né à Charleroi/Il y réalise ses premiers documentaires, tel que "Pays Noir, Pays Rouge"/ A tourné des documentaires du Brésil à l’Iran, du Maroc à la Guinée, des Etats-Unis au Congo/Magritte du meilleur documentaire en 2016 pour "L’homme qui répare les femmes: la colère d’Hippocrate", retraçant le parcours du docteur Denis Mukwege, qui opère des femmes victimes de viols au Congo/Professeur à l’Université de Liège

Les gens critiquent de plus en plus les voyages en avion à cause de leur impact écologique. C’est quelque chose qui vous touche?

Bien sûr. Je pense qu’il faut diminuer cette surconsommation en termes de loisirs. Lors de mes dernières vacances, je suis allé faire du vélo dans le nord de la France. Il n’y avait personne, c’était magnifique.

Je pense aussi qu’il y a des défis touristiques, au Cambodge par exemple. C’est effroyable le monde qu’il peut y avoir là-bas. Au Vietnam, où j’ai donné des cours pendant plusieurs années, j’ai un jour eu l’occasion de me retrouver dans une immense grotte où il y avait plus de monde qu’à la sortie du stade de foot après un match Standard – Anderlecht! Là, je pense qu’on a perdu le sens de la mesure et de l’intérêt des choses.

Vous est-il possible de vous passer de l’avion, vu vos activités professionnelles?

Dans mes trajets quotidiens j’utilise toujours le vélo, mais c’est vrai que pour mes projets professionnels, je ne vois pas comment abandonner l’avion. Mais j’alterne.

"Ne pas être dans le besoin donne la liberté de dire ce qu’on pense, ce qu’on veut, ce qu’on est. On ne dépend pas des autres et c’est confortable quand on est pensionné comme je le suis et que l’argent tombe automatiquement sans travailler. Même si je continue à travailler, car je fais un de ces métiers qu’on ne peut pas arrêter."
Le conseil

Pour l’instant, je prépare un film que je tourne dans le bas de Seraing sur des adolescents dans un collège. Tous mes déplacements à Liège se font à vélo depuis des années. J’utilise de moins en moins la voiture: je fais moins de 10.000 km par an.

Quel est votre pire souvenir lors d’un voyage à l’étranger?

Sans doute d’avoir été arrêté très brutalement par les hommes de la sûreté de Mobutu et emmené dans leurs cachots. Ils ont en plus engagé une procédure pour activité suspecte au profit d’une puissance étrangère, ce qui pouvait m’amener à passer des mois dans les prisons congolaises. Au final, je n’y ai passé que deux jours, car les ambassades belges, américaines et françaises ont réussi à obtenir mon expulsion.

Et votre meilleur souvenir?

Mon voyage à Oslo en 2018 quand le docteur Mukwege a reçu le prix Nobel de la Paix. C’était l’aboutissement d’un combat auquel je m’étais associé avec le film "L’homme qui répare les femmes". Nous avions été ensemble présenter ce film dans 25 pays pour faire changer cette situation horrible que vivent les femmes congolaises au Congo. Mais j’étais conscient, comme le docteur, que les prix ne résolvent pas des situations. C’était quand même un moment où j’ai eu le sentiment du travail bien fait. Le métier de documentariste ne change pas le monde, mais il peut beaucoup y contribuer.

"L'homme qui répare les femmes - la colère d'Hippocrate"

Quel est l’objet dont la différence de prix avec la Belgique vous a le plus marqué?

Dans des régions reculées du Congo, la bière est devenue la boisson favorite de la plupart des habitants. Mais elle est inabordable. Elle était plus chère pour eux qu’une bouteille de champagne pour nous ici.

En cinq chiffres
  • 7: "Les 7 jours qui ont permis la création du monde."
  • 3: "Ça a beaucoup de significations, mais c’est surtout la Sainte Trinité. Il faut savoir que j’ai été formaté par les Jésuites."
  • 21: "Je ne sais pas trop pourquoi, c’est difficile à dire. Je trouve que c’est un beau chiffre. C’est 3 x 7, il relie les deux autres, c’est harmonieux."
  • 77: "À l’époque, il y avait les revues de Tintin et Spirou, on disait toujours que c’était le journal de 7 à 77 ans. 77 ans, cela représentait à l’époque l’aboutissement, ma grand-mère est décédée à cet âge-là. C’était un peu la fin de la vie, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui dans certains pays. Mais 77 ans, c’est un âge d’une grande sagesse et d’une grande maturité."
  • 100: "C’est une globalité qui permet de voir les choses d’un certain point de vue. C’est la première centaine aussi. Et contrairement à 77 ans, c’est un âge que l’on n’atteint généralement pas."

C’était donc un vrai bonheur partagé de l’offrir aux Congolais le soir après le travail.

Que pensez-vous du prix d’une place de cinéma actuellement?

Il est effroyablement bas et c’est très bien pour le spectateur. Quand on voit que des cinémas d’art et d’essai à Liège vendent des places entre 4,50 et 5,50 euros, je pense que ça reste un art assez accessible par son prix. Cela veut aussi dire que le producteur touchera sur ces places une somme infime, ce qui ne permet pas du tout d’amortir les coûts.

Lorsque vous avez commencé à gagner votre vie, que rêviez-vous de pouvoir vous acheter?

J’ai acheté tout de suite, d’occasion, une voiture et un téléphone, indispensables pour ce métier. Mais je n’avais à l’époque aucun confort de vie: pas de salle de bains, du chauffage en bonbonnes qu’il fallait monter sur plusieurs étages… Ma première voiture était une 2 CV qu’il fallait démarrer à la manivelle, elle m’a coûté 15.000 francs belges.

"J’ai un portefeuille et non un porte-cartes. C’est toujours le débat, est-ce qu’il faut garder le cash, le placer dans un portefeuille ou l’épargner. Mais aujourd’hui, l’épargne, c’est de l’argent qui se dévalorise. C’est vrai que j’aime bien payer en cash. La carte de crédit, ça peut être pratique, mais en même temps, on ne sait pas ce qu’on dépense. J’aime avoir de l’argent sur moi: le soir, je sais ce que j’ai dépensé. En tout cas, je ne peux pas dépenser plus que ce que je n’avais!" ©Anthony Dehez

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