Mon argent La réponse à toutes vos questions d'argent

La Belgique riche... en pauvres

1 Belge sur 7 flirte dangereusement avec le seuil de pauvreté. En première ligne, les femmes, les personnes seules et celles âgées de plus de 65 ans. 44% de la population éprouvent des difficultés à joindre les deux bouts. Les économistes Etienne de Callataÿ et Philippe Defeyt décortiquent ces statistiques.

(mon argent) - Le SPF économie a publié ce mardi 23 mars les chiffres de la pauvreté établis lors de la dernière enquête EU-SILC. Il en ressort que 14,7% de la population court un risque élevé de pauvreté. Ces personnes vivent au sein de ménages ne bénéficiant pas de plus de 899 euros mensuels. Evidemment, toutes les personnes évoluant en deçà de ce seuil ne sont pas confrontées à une pauvreté de même ampleur. Comme, à l'inverse, les personnes dont le revenu disponible dépasse les 899 euros par mois ne sont pas nécessairement à l'abri d’un accroc budgétaire.

Par ailleurs, certaines circonstances aggravent considérablement le risque de pauvreté à l’instar du chômage (risque multiplié par 7), l’absence de diplôme (risque multiplié par 3). Pourtant, la Belgique maintient sa situation à proximité de la moyenne européenne et ne traverse pas de bouleversements au niveau des indicateurs monétaires.

Le changement significatif que l’enquête EU-SILC 2008 met en exergue tient en l’augmentation nette de la pauvreté subjective. Alors qu'il suivait une tendance baissière depuis quelques années, l’indicateur subjectif a bondi de 10% entre 2007 et 2008. Si bien que les populations non-pauvres mais éprouvant certaines difficultés financières se rapprochent des personnes menacées par la pauvreté. Le Belge ne doit visiblement pas faire face à une misère monétaire ou à une dégradation des conditions de vie mais bien à un sentiment d’indigence grandissant.

Dans quelle mesure cette pauvreté subjective reflète-t-elle des conditions de vie difficiles?

Pour Etienne De Callataÿ, Chief Economist de la Banque Degroof, l’enquête démontre avant tout le désagrément des mesures d’une variable comme la pauvreté. Mais il indique d’emblée la complexité et la quantité des niveaux de calcul de la pauvreté. Par exemple, le niveau relatif. La faiblesse des revenus y est définie par rapport à l’élévation des niveaux de vie.

En Belgique, le seuil de pauvreté est ainsi fixé à 60% du revenu médian. Est alors considéré comme pauvre celui qui dispose de moins de 60%. Toutefois, un problème d’échelle d’équivalence se pose. Les statisticiens tentent de transformer le revenu d’une personne seule par rapport à celui d’une personne vivant en ménage. Or, à revenu identique, une famille nombreuse risque de moins bien vivre qu’un célibataire. Ensuite, ces mesures ne tiennent pas compte de différences comme le coût de la vie à Bruxelles par rapport à Charleroi, ne serait-ce que d’un point de vue immobilier. Elles ignorent les dépenses additionnelles, elles amalgament les dépenses contraintes aux dépenses sources de bien être. Au final, on ne parvient pas à différencier les formes de pauvreté, qui ne correspondent pas aux mêmes ménages. Les résultats nous renseignent plutôt les proportions de personnes qui subissent des privations ou estiment en subir. Le pouvoir d’achat a mieux évolué que la perception du pouvoir d’achat. Mais il n’existe pas, là non plus, de manière d’objectiver la réalité sociale. Les enquêtes s’en limitent donc à demander "comment vous sentez-vous?" car la pauvreté subjective est, sinon la plus, du moins aussi importante que la pauvreté monétaire.»

Réalités multiples

Même entrée en matière pour Philippe Defeyt, économiste et président du Centre public d’action sociale de Namur. M. Defeyt rappelle que de plus en plus d’institutions, de groupes de recherches, d’économistes, d’ONG, vont vers l’idée que l’indicateur monétaire se révèle imparfait et insuffisant. "Imparfait, développe-t-il en premier lieu, car il ne tient pas compte des autres réalités. Beaucoup de personnes âgées sont ainsi considérées comme pauvres, comme l’épingle encore cette enquête, alors qu’elles-mêmes ne se considèrent pas comme pauvres. Elles vivent dans leur propre maison à la campagne, cultivent leur potager, ont connu des périodes d’austérité, la pauvreté n’a pas la même valeur à leurs yeux. A l’inverse, certaines personnes au-dessus du seuil se considèrent malgré tout comme pauvres car elles peinent à honorer leur loyer et à s’acquitter de leurs factures. Un indicateur monétaire est insuffisant ensuite pour la simple et bonne raison que ramener des questions de précarité au seul indicateur de revenus ne permet pas de confronter les chiffres officiels aux perceptions réelles."

Le revenu n'est pas tout!

La propriété, l’endettement, la trajectoire professionnelle sont autant d’exemples de facteurs personnels ou contextuels susceptibles d’accentuer la perception de la pauvreté. D’ailleurs, l’accroissement de l’indicateur subjectif repose ici essentiellement sur la perception des personnes considérées comme non-pauvres mais éprouvant certaines difficultés à boucler leur fin de mois. En 2008, ces dernières représentaient 40% de la population, contre les 27% de 2007. N’étant pas pauvres selon des critères monétaires, ces personnes estiment pourtant faire l’expérience de la pauvreté.

Accident de parcours... ou difficultés cumulées

Et Philippe Defeyt d’épiloguer: "Les questions de pauvreté sont bien plus complexes qu’on ne le pense. Ces enquêtes ne font pas la distinction entre les personnes traversant une période de pauvreté de façon accidentelle et celles cumulant toutes les difficultés : l’isolement, les problèmes de santé, l’assuétude, la désaffiliation sociétale. Il faut se rendre compte qu’un noyau dur de la population vit dans une extrême détresse et que tous les clignotants sociaux sont au rouge. La situation requiert des politiques différentes et adaptées. Toute étude de ce genre est donc intéressante mais on ne peut pas se contenter d’analyser le seul indicateur monétaire, comme on ne peut se résoudre à verser des centaines d’euros par mois à chaque pauvre en espérant résoudre la précarité et l’exclusion sociale."

Lire également

Publicité
Publicité

Messages sponsorisés