Notre pouvoir d'achat a augmenté... et notre consommation aussi

©BELGA

L'économiste Philippe Defeyt s'est - une nouvelle fois - penché sur l'évolution de notre pouvoir d'achat. Cette fois-ci, cap sur notre mode de consommation qui a beaucoup changé sur les vingt dernières années. Davantage de voitures, de smartphones, d'accès à Internet, de voyages touristiques...

Selon les paramètres envisagés, le pouvoir d’achat a progressé de 6% à 16,6% sur les vingt dernières années, indiquait le mois dernier l'économiste Philippe Defeyt de l’Institut pour un développement durable. Voilà qui est posé. Defeyt, qui s'attarde depuis quelques mois sur notre pouvoir d'achat, a étudié, en ce début d'année, notre mode de consommation. Pour lui, on peut parler "d'une extension, qualitative et quantitative, de la consommation depuis la fin du siècle passé". Les vingt dernières années ont vu de nombreuses évolutions dans nos modes de consommation. 

→ Lire aussi notre édito: "Aux portes de la perception"

Il note d'abord l'existence de nouveaux produits (smartphone, GPS, machine à café à dosettes/pads, ordinateur portable, tablette, raccordement à internet, telebanking, vidéo à la demande, vols low cost, vélo électrique...) ou la diffusion de produits déjà existants à l'orée de l'an 2000 (lave-vaisselle, voyages aériens...).

La consommation de ces produits peut dans certains cas se substituer partiellement ou totalement à d'autres (le GPS qui peut remplacer une carte routière par exemple). Mais dans de nombreux cas, il s'agit plutôt de consommations additionnelles (une TV avec un abonnement classique à Proximus ou VOO combiné avec un abonnement Netflix). 

Les chiffres

Et l'économiste, chiffres à l'appui, démontre une augmentation de notre consommation: 

  • Automobile: entre 2000 et 2016, le parc automobile total a augmenté de 20% et le nombre moyen de véhicules par ménage propriétaire de 15%;
  • Smartphones: entre 2000 et 2016, le pourcentage de ménages propriétaires d'au moins un GSM est passé de 45% à 98%;
  • Internet: entre 2000 et 2018, la proportion des ménages avec un accès à Internet est passée de 23% à 87%
  • Internet sur le mobile: entre 2011 et 2018, le pourcentage de particuliers utilisant un téléphone mobile pour accéder à Internet est passé de 17% à 69%; 
  • Tourisme: entre 2000 et 2017, le nombre de séjours touristiques de 1 à 3 nuits a augmenté de 67% et de 147% pour les séjours hors Belgique. Le nombre de séjours de 4 nuits ou plus a augmenté de 30% sur la même période (+47% hors Belgique);
  • Lave-vaisselle: entre 2000 et 2016, la proportion des ménages équipés d'un lave-vaisselle a progressé de 41% à 62%; 
  • Machines à café: entre 2003 et 2016, on est passés de 0% à 29% de ménages propriétaires d'une machine à café à dosettes/pads. 

Philippe Defeyt parle également de l'effet d'habituation: une fois intégrés, un nouveau produit et les nouveaux comportements qui vont avec sont considérés comme une consommation "allant de soi". "S'ajoutant, au moins partiellement, à des dépenses plus traditionnelles (logement, chauffage...), les nouvelles consommations amplifient le pouvoir d'achat, donnent en quelque sorte plus de 'pouvoir'", explique-t-il, ajoutant ceci: "Que ceux et celles qui ne seraient toujours pas convaincus de l'augmentation au cours des vingt dernières années du pouvoir d'achat, se demandent s'ils sont prêts à abandonner leur GPS, leur TV à grand écran, leur smartphone, connexion à Internet, leur vol low cost, leur city-trip annuel, leur machine à café à dosettes, etc."


Une augmentation de la consommation, oui, mais pas pour tout le monde

Mais dans les faits, le ressenti est parfois tout autre. Un malaise qui peut s'expliquer par différentes raisons: des parcours individuels qui génèrent des situations de baisse de niveau de vie; une part croissante des dépenses vécues comme une contrainte; l'envie d'accéder à des consommations auxquelles on n'a pas encore accès; des dépenses régulières qui ont vu leur prix augmenter; etc. "Il est toutefois évident que de nombreux ménages se débattent avec des budgets à ce point étriqués qu'ils conduisent à des choix impossibles, à des frustrations compréhensibles certainement, légitimes pour beaucoup, et à une participation sociétale insuffisante", explique encore Philippe Defeyt, qui estime qu'environ 20 à 25% des Belges, sur base des statistiques disponibles, vivent dans un ménage en (grandes) difficultés. Ces ménages sont souvent des personnes seules ou des familles monoparentales, plus souvent locataires.  

"Même si le prix relatif des vols aériens a diminué, cela ne les rend pas accessibles à des personnes qui n'ont aucune marge budgétaire."
Philippe Defeyt
économiste

Pour les ménages à plus petits revenus, les différences/inégalités d'accès sont le reflet d'une diffusion plus lente de certaines consommations. "Des réalités différentes ne 'compensent' pas ni ne s'effacent mutuellement. Des gains de pouvoir d'achat pour une grande partie de la population peuvent malheureusement coexister avec une aggravation des conditions de vie de personnes en difficultés, en particulier pour les dépenses de base", explique l'économiste. Et il illustre: "Même si le prix relatif des vols aériens a diminué, cela ne les rend pas accessibles à des personnes qui n'ont aucune marge budgétaire."

Il faut aussi tenir compte des circonstances et des choix des consommateurs. Ne pas partir en vacances ou en réduire l'ampleur peut être la conséquence d'une maladie, de contraintes financières liées à un investissement important, des limites de mobilités, de choix idéologiques... 

Réviser le concept de pouvoir d'achat

Philippe Defeyt estime que l'évolution des technologies et des consommations oblige à revoir le concept de pouvoir d'achat et la mesure de son évolution, ce qui pose un nouveau défi méthodologique. 

Trois questions à Philippe Defeyt

Qu'apporte cette nouvelle étude par rapport à la précédente? 

Du concret. J'ai voulu répondre aux réactions, concernant mon précédent article sur l'augmentation du pouvoir d'achat, du type "ce n'est pas vrai", "ce n'est pas possible". Pour montrer le progrès du pouvoir d'achat, j'ai voulu apporter plus de concret, des éléments qui indiquent que nous consommons plus. 

L'augmentation de la consommation équivaut-elle celle du pouvoir d'achat? 

Sur base des indicateurs macroéconomiques, la croissance de la consommation sur les vingt dernières années et par tête est de 20%. L'évolution de la consommation est plus importante que l'évolution du pouvoir d'achat car les gens ont diminué leur épargne. L'épargne fait également partie du bien être des gens, qui se constituent un réserve en cas de coup dur ou pour d'autres raisons. Mais aujourd'hui, on a tendance à privilégier le court terme au détriment du long terme, et donc de l'épargne. Mais je rappelle que pour certains, il ne s'agit pas d'un choix mais d'une contrainte. 

Mesurer le pouvoir d'achat est devenu impossible? 

Des économistes travaillent à une méthodologie pour mesurer correctement le pouvoir d'achat avec les nouveaux biens de consommation. Actuellement, on se demande comment mesurer la consommation d'Internet? Ce qu'internet rapporte aux gens, ce qui est gratuit sur le net, le bénéfice qu'ils en tirent, sachant que les consommations sont différentes pour chacun. Comment mesure-t-on le bénéfice apporté par un GPS? Comment mesurer l'évolution des prix des communications téléphoniques alors qu'auparavant les factures ne contenaient que les montants des appels passés, et qu'aujourd'hui nous sommes dans un systèmes avec des bouquets? Idem pour le prix des ordinateurs portables, qui n'ont pas beaucoup évolué mais les ordinateurs sont sont beaucoup plus performants... Et si vous n'utilisez que 5% des capacités de ce portable?

Tout ceci pris en compte, je pense que l'augmentation du pouvoir d'achat est beaucoup plus forte que ce que l'on pense...

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