Mon argent La réponse à toutes vos questions d'argent

Tous condamnés à rester nuls en finance?

Une étude américaine suggère qu’il ne sert à rien d’éduquer les gens aux bonnes pratiques vis-à-vis de l’argent. "Éduqués" ou pas, ils auraient tendance à commettre les mêmes erreurs.
©AFP

Commençons par trois petites questions en guise de mise en bouche. Un: vous avez sur votre compte d’épargne 100 euros placés à 20%. Après 5 ans, vous aurez plus de 200 euros, exactement 200 euros ou moins de 200 euros? Deux: imaginez maintenant que le taux d’intérêt sur votre compte d’épargne est de 1% an et que l’inflation est de 2%. Après un an, serez-vous capable d’acheter plus, la même chose ou moins qu’aujourd’hui avec votre argent? Trois: quand un investisseur diversifie ses placements, le risque qu’il perde de l’argent augmente, diminue ou ne change pas?

Facile, allez-vous dire! Il fallait répondre "plus de", "moins que" et "diminue". Sauf qu’une récente enquête menée aux Etats-Unis auprès de personnes âgées de plus de 50 ans montre qu’à peine un tiers des personnes sont capables de répondre correctement à ces questions

De quoi évidemment donner du grain à moudre aux institutions internationales telles que le FMI ou l’OCDE qui font pression sur les États pour qu’ils fassent davantage d’efforts en matière d’éducation financière. Il paraît logique en effet que les personnes qui ont acquis des compétences financières de base sont mieux armées pour préparer leur retraite ou éviter les pièges liés à l’endettement. Malheureusement il n’en serait rien.

Trois professeurs d’universités* viennent de publier ce que l’on appelle dans le langage scientifique une "méta-analyse"; comprenez une étude qui fait la synthèse et l’analyse de 201 études scientifiques menées en matière d’éducation financière aux Etats-Unis.

Leurs conclusions sont édifiantes. En caricaturant à peine, il apparaît qu’éduquer les gens aux bonnes pratiques financières est certes une démarche louable, mais elle ne sert pas à grand-chose.

Comme à des bébés

L’étude démontre notamment que ceux qui auraient bénéficié de formations particulières pour bien gérer leur argent n’épargnent pas forcément davantage et sont tout aussi enclins à s’endetter que ceux qui n’en auraient pas bénéficié. Plus déprimant encore, les résultats observés auprès des personnes à faibles revenus sont les plus mauvais. Or ce sont eux qui en ont le plus besoin.

Aux Etats-Unis, les commentaires vont déjà bon train pour commenter ces conclusions plutôt inattendues. Parmi les pistes "alternatives" qui émergent, il y a celle de rendre le système financier plus convivial. "Si choisir un prêt hypothécaire adapté à sa situation était aussi facile que vérifier la météo à Tombouctou, moins de ménages se retrouveraient la tête sous l’eau chaque fois que le marché immobilier se retourne", explique Richard H. Thaler, professeur d’économie et de sciences comportementales à la Booth School of Business de l’Université de Chicago qui plaide pour prendre le problème de l’éducation financière par l’autre bout, c’est-à-dire en visant surtout à simplifier les produits financiers destinés au grand public.

"Le simplisme, je n’y crois pas, lâche George Hübner, professeur de finance à l’ULg. Ce n’est pas en parlant aux gens comme à des bébés qu’ils vont être mieux armés pour gérer leur argent. On n’arrivera pas à simplifier à l’extrême un sujet qui, par essence, est très compliqué. Comprendre, par exemple, les implications que revêt le simple achat d’une action, c’est déjà quelque chose de très complexe".

"Vouloir simplifier la finance est un vœu pieux. La finance est et restera complexe, embraye Jean-Pierre Buyle, avocat au barreau de Bruxelles qui se dit "affligé" et "catastrophé" par les conclusions de cette étude. Si tout cela est vrai, je ne sais plus trop quoi penser à ce sujet…"

"Moi, ça ne m’étonne pas du tout, tranche Hübner. On peut faire le parallèle avec la médecine. On sait tous quels comportements éviter pour rester en bonne santé, mais ce n’est pas pour ça qu’on va s’astreindre à cette discipline. Pour le dire autrement, on peut amener un cheval au point d’eau mais on ne pourra pas le forcer à boire."

Que faire alors? "Proposer des formations superficielles à l’âge adulte n’est pas la bonne solution car c’est trop tard pour modifier des comportements déjà ancrés. Il faut agir plus tôt avec une forme de sensibilisation à l’économie et à la finance dès l’école. Je crois aussi qu’il serait préférable de cibler tous les intermédiaires financiers qui sont en contact avec le grand public, afin de les amener, voire de les forcer, à ce qu’ils disposent d’une formation d’excellence pour conseiller les gens."

Prévenir plutôt que guérir

Professeur à la Vlerick Business School et à la Louvain School of Management, Bruno Colmant dit ne pas être étonné non plus. "J’ai toujours pensé qu’au-delà de la compréhension des produits financiers, au-delà du contexte éducatif, l’argent reste quelque chose de très émotionnel, de grégaire". Mais, s’empresse-t-il d’ajouter "cela ne veut pas dire qu’il n’est pas nécessaire et important que les autorités fassent un effort de pédagogie envers le grand public. Je suis même sûr qu’on va dans la bonne direction chez nous en privilégiant une approche préventive plutôt que curative et en simplifiant davantage des produits rendus inutilement complexes".

En Belgique, c’est l’Autorité des services et marchés financiers (FSMA) qui a reçu en 2011 la mission officielle de contribuer à la formation du grand public aux matières financières; une FSMA qui relativise la portée de cette étude. "Il existe aussi des études récentes, qui ont été faites au Brésil et en Allemagne par exemple, qui démontrent exactement le contraire, à savoir les effets bénéfiques de l’éducation financière. À ce stade, il faut savoir qu’il n’existe pas au niveau international de critères communs précis pour mesurer l’impact des efforts poursuivis en matière d’éducation financière parce que c’est précisément difficilement mesurable. On pourrait d’ailleurs comparer cette démarche d’éducation financière à une campagne anti-tabac. C’est un travail de sensibilisation de longue haleine qui doit être complémentaire à d’autres mesures comme le contrôle des règles de conduite des banques, l’interdiction des produits financiers trop complexes…", explique le porte-parole de la FSMA.

*Daniel Fernandes (Rotterdam School of Management), John G. Lyncj Jr. (Université du Colorado), Richard G. Netemeyer (Université de Virginie).

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