interview

Marie-Kristine Vanbockestal: "Au 21e siècle, la fourmi de la fable est la grande perdante de l'histoire"

©Anthony Dehez

61 ans/Administratrice générale du Forem depuis 2011/Licenciée en Philologie germanique/A commencé sa carrière au Forem/A ensuite travaillé au Cabinet de plusieurs ministres socialistes wallons chargés de l’Emploi, de la Formation, de la Jeunesse ou l’Enseignement.

Avez-vous fait des jobs étudiants? Quel était votre premier salaire?

J’ai fait de très nombreux jobs étudiants pendant les vacances dès 14 ans, car je voulais m’acheter une platine dans un magasin devant lequel je passais chaque jour. J’ai aussi travaillé durant l’année quand j’étais à l’université. Mon premier salaire, 39.000 francs belges, je l’ai gagné comme formatrice au Forem.

Des attitudes liées à l’argent que vous jugez intolérables?

Je déteste le gaspillage. Je suis fille d’ouvriers, on m’a appris à travailler dur, à être honnête. On n’empruntait pas non plus. Mes parents ont acheté leur première voiture cash après des années d’épargne. Je déteste la frime, le bling-bling et les signes ostentatoires de richesse. C’est extrêmement vulgaire. Et l’avarice: celui qui a toujours "oublié" de passer au Mister cash et ne peut donc pas payer sa tournée!

"Faire attention à ne pas s’endetter! On a constaté que, paradoxalement, la recherche d’emploi n’est pas la priorité d’une personne très endettée. Sa priorité, c’est sortir de l’endettement via un programme de médiation de dettes, etc. C’est seulement quand elle entrevoit des solutions sur ce plan qu’elle songe à réintégrer le marché du travail!"
Le conseil

Serait-il judicieux d’enseigner des rudiments d’éducation financière à l’école?

Absolument. L’éducation à l’argent devrait être un élément constitutif du cours de citoyenneté. Pour permettre aux futurs adultes de comprendre un prix, de faire des achats raisonnables, de comprendre le sens des décisions économiques d’une entreprise, d’un gouvernement: le pourquoi d’une restructuration, d’une politique d’austérité, le budget de l’État.

Donnez-vous de l’argent à des œuvres, aux mendiants?

Épisodiquement à des œuvres. Systématiquement aux mendiants. Sans-abrisme, alcoolisme, toxicomanie… À titre personnel et sur le plan humain, je suis bouleversée par la déchéance physique que cela engendre. Mais je suis lucide, il faut évidemment une solution structurelle. C’est une priorité dans les grandes villes.

Des choses pour lesquelles vous dépensez volontiers?

Manager d’une entreprise publique, je suis plutôt fourmi pour la gestion du budget, je rationalise les achats pour éviter le gaspillage et favoriser les comportements responsables, y compris sur le plan environnemental. Pour mon budget personnel, je fais preuve de rigueur, mais je ne cherche pas à faire des économies à tout prix. Cigale raisonnable, je dépense volontiers pour faire plaisir à ceux que j’aime et à moi-même. Je craque facilement pour une paire de chaussures.

En 5 chiffres
  • 54.000: "Le nombre d’entreprises clientes du Forem en 2017 (contre 40.000 en 2016). Le service du Forem est gratuit et de qualité! Nos Conseillers entreprises sont de vrais ‘courtiers’ qui jonglent avec les diverses aides à l’emploi et à la formation qui existent en Wallonie."
  • 26: "L’âge de mon fils cadet.Il m’ouvre une fenêtre sur les jeunes et le marché de l’emploi.Cela me permet de comprendre leurs aspirations et projets, mais aussi de les prévenir que le marché du travail sera de plus en plus fermé aux non-diplômés. Mon appel c’est: formez-vous car tout se complexifie. Avec des compétences nouvelles, le numérique, mais aussi les compétences générales, relationnelles, les soft skills."
  • 2,5 mds: "Le budget du Forem. L’un des plus gros budgets publics wallons. 2,25 milliards sont consacrés aux aides directes: Impulsions, chèque formation, réduction de cotisations sociales, activation, crédit adaptation, SESAM, APE etc."
  • 14,5%: "Le taux d’intérêt sur une petite épargne que j’ai constituée à l’époque pour mes fils auprès de la mutuelle. Actuellement, les taux misérables découragent l’épargne. On a le choix entre consommer ou prendre des risques. Au 21e siècle, la fourmi de la fable est la grande perdante de l’histoire."
  • 26-24: "Le score au tie-break du match de demi-finale entre Anderson et Isner à Wimbledon. Je suis fan de tennis et j’admire les battants, ceux qui savent faire preuve de pugnacité et d’opiniâtreté."

Le luxe suprême à vos yeux?

J’aime les vacances mais je déteste faire (et défaire) les valises. Mon grand fantasme serait de pouvoir prendre une valise, jeter une carte de crédit dedans, et partir…

Une dépense dont vous diriez que c’est de l’argent jeté par les fenêtres?

Jouer au Lotto. Quoique. La Loterie est une institution publique et ses bénéfices sont réinjectés dans des causes intéressantes comme l’humanitaire, la culture, le sport. L’argent misé bénéficie donc (aussi) à la collectivité.

Des métiers dont le salaire mériterait d’être revalorisé?

On entend souvent dire que dans la fonction publique, la sécurité de l’emploi justifie des salaires moins élevés. Or le niveau d’exigence et les attentes des citoyens sont très élevés en termes de prestations et de compétences. Pour rendre la fonction publique attractive, il faut pouvoir attirer du personnel qualifié et avec une rémunération alignée sur ce qu’offre le privé. Ce qui nécessiterait plus de flexibilité sur la rémunération et les barèmes. Un conseiller du Forem polyvalent, dont on attend des connaissances pointues du tissu économique, du droit, un bon relationnel et une attitude commerciale devrait avoir un salaire plus élevé. Nous avons aussi beaucoup de difficultés pour recruter et fidéliser des informaticiens de haut niveau. Les pénuries ont des causes multifactorielles: le manque de qualifications, les conditions de travail, la pénibilité et le niveau des salaires.

Avez-vous déjà songé à votre retraite?

Je n’y pense pas vraiment, car elle n’a encore acquis aucune matérialité. J’ai encore envie de travailler quelques années. J’ai néanmoins demandé une simulation du montant de ma pension.

"J’aime user mes portefeuilles jusqu’à la corde: ils ont alors un charme désuet et toute une histoire. On y trouve des petits mots de mes enfants, des cartes de crédit et beaucoup de cartes de fidélité de commerçants du centre-ville. J’ai toujours de l’argent liquide, la CEAM, car je veux pouvoir partir n’importe quand sans me tracasser en cas d’ennuis de santé, et des pansements Compeed, car je suis une grande marcheuse. Ou si jamais je craque pour une paire de chaussures." ©Anthony Dehez

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