interview

Pierre Verbeeren: "La médecine non conventionnée, c'est de la ségrégation organisée"

©Frédéric Pauwels / HUMA

49 ans, père de 4 enfants/Directeur général de Médecins du Monde/Maître de Conférences invité à l’UCLouvain où il enseigne la communication et l’entrepreneuriat/Licencié en Communication (UCL)/Ce qui le taraude, dans la vie privée comme dans la vie professionnelle, ce sont les inégalités/Ce qui le détend: l’amitié et la complicité/Pour faire des économies, il prône le prêt et le partage des objets que l’on utilise peu et privilégie les achats en deuxième main.

Le strict nécessaire pour avoir sa chance dans la vie, c’est quoi?

C’est un peu de "communauté", du faire ensemble. Car quand on est seul, la vie coûte beaucoup trop cher et c’est difficile de s’en sortir! Chaque objet dont on a besoin (maison, voiture, instrument de musique…), c’est le coup de fusil.

Si vous deviez restreindre votre niveau de vie, à quoi renonceriez-vous en priorité?

La voiture. Bien qu’on ait 4 enfants, on y a déjà renoncé car en ville, c’est plus un poids qu’une aide. Je m’en sens bien mieux et cela nous coûte deux fois moins cher de nous déplacer en transports en commun et en voitures partagées. Et on adore marcher.

En cinq chiffres
  • 450 mds: "Le PIB de la Belgique. Le budget de l’État: la moitié."
  • 145€: "La mensualité (sur 20 ans) à rembourser par tranche de 25.000 euros pour un emprunt hypothécaire. Cela permet de se faire une idée des enjeux sociaux."
  • 11.000: "Le nombre de pas que je m’efforce de faire chaque jour."
  • 9: "Je viens d’une famille de 9 enfants. Je dois faire partie de l’une des dernières générations où l’on a autant de frères et sœurs. Cela ‘construit’ pas mal…"
  • 2929: "Le numéro de compte de Médecins du Monde (NDLR, en entier: BE26 0000 0000 2929).

Je renoncerais aussi aux livres. On en achète des tonnes alors qu’on ne les utilise qu’une fois. Ce serait mieux de se les prêter, quitte à les payer beaucoup plus cher! De façon générale, on devrait se prêter les objets qu’on utilise une fois ou rarement.

Êtes-vous attentif au coût des dépenses de santé?

J’y suis extrêmement attentif. Je ne comprends pas qu’un médecin ne soit pas conventionné. C’est de l’arrogance, de la ségrégation organisée. Comme les hôpitaux privés. Nous fréquentons les maisons médicales. Dans les hôpitaux, je demande systématiquement si les intervenants sont conventionnés.

Des comportements liés à l’argent qui vous insupportent?

Le regard des riches sur les dépenses des pauvres est insupportable! Leur capacité à croire qu’ils gèrent mieux leur budget que les pauvres et que les besoins des pauvres sont toujours très superflus.

"Quand c’est possible, essayez d’acheter en deuxième main."
Le conseil

Vous en rêvez mais êtes incapable de vous le payer…

Un magnifique château en pleine nature pour permettre à tous d’en profiter et de faire des fêtes gratuitement. L’esthétique, qui est pourtant une chose fondamentale dans la vie, n’est accessible qu’aux riches. Ce n’est pas juste.

Vous dépensez sans compter…?

Quand je mange avec des amis, je suis prêt à faire des dépenses inconsidérées pour le plaisir d’être ensemble et parce que je me sens super bien avec eux.

Avez-vous déjà subi une tuile financière?

Vivaqua nous réclame 11.000 euros. Notre chauffagiste a placé le chauffe-eau dans le vide ventilé. N’y ayant pas accès, on ne s’est jamais aperçu qu’il fuitait depuis des mois. C’est une catastrophe. Nous sommes en négociation avec la société, mais c’est un cauchemar.

Un objet dont vous ne vous sépareriez pour rien au monde?

Cinq ou six livres de poche de Herman Hesse qu’on peut trouver d’occasion pour 1 euro mais qui sont importants pour moi car c’est en les lisant que j’ai découvert la profondeur humaine. Et aussi parce qu’ils m’ont été offerts par celle qui est devenue ma femme.

Un bien ou service dont le prix vous semble délirant…

Les conseils d’experts, de sociétés d’audit ou de notaires auxquels on est parfois obligé de recourir mais dont la valeur ajoutée est souvent quasi nulle pour un coût exorbitant. C’est du racket organisé. Se faire payer 300 euros de l’heure pour "raconter des blagues"…

… ou bien trop bon marché?

Le prix du billet d’avion ne me semble pas du tout juste. C’est scandaleusement bon marché. Tout le monde doit avoir le droit de voyager de temps en temps. J’ai des amis qui sont en city-trip en permanence. Ce n’est pas parce que c’est possible qu’il faut le faire! Même si je dirige une organisation internationale, je limite mes déplacements en avion et j’essaie de résister à la manie des réunions d’un jour à l’étranger.

Êtes-vous attentif aux prix et renégociez-vous vos contrats?

Je ne suis pas vraiment attentif aux prix car je ne dépense pas grand-chose. La nourriture au quotidien et de temps en temps des livres dont le prix n’est pas négociable. Je déteste le travail administratif. Je reste donc captif de mes contrats.

Dans son portefeuille: "Il ne contient vraiment rien d’intéressant. Sauf des photos de ma femme et de mes enfants, évidemment, comme tout le monde, je pense. Mais rien d’autre. Ce n’est certainement pas dans mon portefeuille que je mets mes secrets. Il faut dire que je manque de poésie par rapport à l’argent." ©frederic pauwels

De toute façon, je suis convaincu que les prix ne sont pas fixés par la concurrence. La libéralisation (gaz, électricité, télécoms) et la concurrence, c’est une vaste blague. J’ai du mal à me dire que je fais quelque chose d’intéressant en jouant le jeu de la concurrence!

Un prix dont vous vous souvenez, qui date de votre enfance?

Les frites à "40" (francs belges) et la chique à "un balle", qu’on allait chercher chez l’épicier, le boulanger ou le libraire. J’aime replonger dans ces choses simples. C’est comme une Madeleine de Proust, un mantra populaire que j’aime répéter...

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