Mon argent La réponse à toutes vos questions d'argent

"Ce sont souvent les travailleurs les plus performants qui perdent pied"

Chaque jour, 6 travailleurs belges sur 100 sont absents pour maladie. Un taux en hausse ininterrompue depuis 2001...
©tine

L’absentéisme de longue durée, en particulier, a atteint l’an dernier un record historique, selon une étude réalisée par Securex. Philippe Corten est neuropsychiatre, spécialiste des psychopathologies du travail. Professeur à l’ULB, il dirige la clinique du stress au CHU Brugmann. Ces chiffres ne le surprennent pas.

Le taux d’absentéisme parmi les travailleurs a atteint l’an dernier 6,26%, contre 5,95% en 2012. Ce chiffre vous étonne-t-il?

Pas du tout. Cette hausse de l’absentéisme tient, selon moi, surtout à toutes les psychopathologies liées au stress qui continuent de se développer. En 2010, l’Inami avait publié une étude comparative à ce sujet. Elle révélait qu’entre 2000 et 2010, le nombre d’incapacités de travail liées au stress avait doublé.

Securex pointe, parmi les raisons, le vieillissement de la population mais effectivement surtout le stress…

Oui et je pointerais aussi le fait qu’une série de sociétés, surtout les grosses, ont de plus en plus tendance à résoudre le problème des travailleurs âgés en les poussant à être malades…

Pour les licencier ensuite…?

Pas forcément. Depuis que l’on a repoussé l’âge de la prépension, j’ai davantage de patients qui avouent avoir été poussés dans le dos par leur employeur pour tomber malades. Parfois jusqu’à l’âge de la pension. Voilà comment on mutualise le problème des fins de carrière!

La "publicité" faite autour du burn-out incite-t-elle les gens à se déclarer plus facilement qu’auparavant ou au contraire favorise-t-elle les abus? Autrement dit, qu’est-ce qui explique la hausse des burn-out, qui entraîne cet absentéisme?

La mentalité des gens a évolué. Ils aspirent désormais à une certaine qualité de vie, ce qui n’était pas le cas, par exemple, dans les années 50’ où on était surtout content d’avoir un travail. Maintenant, c’est sûr, la publicité faite autour du burn-out incite sans doute une série de personnes à croire qu’elles souffrent d’un problème. À l’inverse, cette publicité aide aussi des personnes à sortir de leur silence. De toute façon, on fait vite le tri entre les abus et les personnes vraiment malades. Un burn-out, ce n’est pas 15 jours d’arrêt, c’est en général 8 à 9 mois d’incapacité.

Y a-t-il des catégories de personnes davantage touchées par le burn-out?

Hommes et femmes sont concernés de manière indistincte. Plus les personnes se rapprochent de la cinquantaine, plus le problème est marqué. Ce sont surtout les personnes en contact avec du public qui sont exposées: assistantes sociales, professeurs, commerciaux… Parfois, on assiste à des épidémies. Comme durant les années 2004-2005 avec les informaticiens. Ils ont eu à gérer le bug de l’an 2000, puis le passage à l’euro après quoi on leur a dit qu’il fallait rattraper le temps perdu…

Hausse des burn-out, hausse de l’absentéisme… Cette tendance va-t-elle se poursuivre?

Oui, tant que l’on n’agira pas sur l’organisation du travail. Les employeurs ont encore tendance à considérer les travailleurs en situation de souffrance comme des travailleurs faibles et peu fiables. Or c’est souvent l’inverse. Ce sont souvent les travailleurs les plus performants qui à un moment donné perdent pied. Les planqués, eux, ne feront jamais un burn-out! Si on veut enrayer le phénomène, il faut changer le management de l’entreprise en remettant l’individu au centre des préoccupations et pas uniquement la performance. Comment se fait-il que la plupart des managers n’aient jamais eu de cours de psychologie de groupes ou des cours pour apprendre à diriger d’autres personnes? Malheureusement, on vit encore à l’heure du toyotisme où le temps qui n’est pas productif est considéré comme perdu. Mais quand un employé fait une pause-café, il va aussi reprendre un peu d’énergie. Il va certes perdre un peu en productivité mais il gagnera après en efficacité.

Le travail use-t-il? Ou, pour le dire autrement, y a-t-il un "prix" à payer pour travailler?

Le travail use, c’est vrai, car c’est un exercice long qui s’étale sur plus de 40 ans. Mais pour reprendre la célèbre maxime, le travail, c’est aussi la santé. Si le travail est bon, il sera bénéfique. Il aide à développer des relations sociales, à se sentir utile, à structurer son temps, à entretenir nos fonctions cognitives, etc.

Quelle proportion de travailleurs absents durant une longue durée parvient à se réinsérer dans le circuit du travail?

À Brugmann, nous avons traité 3.000 patients en l’espace de 12 ans. 85% d’entre eux retournent sur le marché du travail, ce qui laisse 15% de travailleurs sur le carreau. C’est beaucoup! Seule la moitié de ceux qui retournent sur le marché du travail retrouveront leur job précédent. La plupart d’entre eux auront subi une incapacité de travail de 8,5 mois en moyenne.

Les thérapeutes notent aussi une recrudescence du présentéisme que l’on pourrait traduire par une présence excessive des salariés sur leur lieu de travail…

C’est exact. Il m’arrive parfois de mettre plus de deux mois pour convaincre quelqu’un qu’il est malade et qu’il doit arrêter de travailler pour se faire soigner. En général, ces personnes se rendent compte que quelque chose ne tourne plus rond. Mais elles ont des scrupules vis-à-vis de leur employeur ou de leurs collègues sur qui va se reporter leur travail.

En fait-on assez pour lutter contre les causes de cet absentéisme au travail?

Pas encore. Il serait utile d’accélérer la mise en œuvre de la législation sur le bien-être au travail. Mais aussi de mettre en place des programmes de prévention qui n’existent toujours pas. Et puis, au sein même des entreprises, il me paraît indispensable de traquer l’absentéisme dû au burn-out et au stress, de façon à ce que les entreprises trop "négligentes" assument le prix de la casse qu’elles occasionnent.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés