"Il y aura toujours du travail" mais pas pour tout le monde

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Dans le passé, l’automatisation n’a pas toujours conduit à la suppression d’emplois. Les choses sont-elles différentes aujourd’hui et les robots vont-ils nous voler notre travail? L’économiste néerlandaise Anna Salomons explique pourquoi nous ne devons pas (encore) nous inquiéter. "Mais cette réponse ne satisfera probablement pas le chauffeur de poids lourd qui perdra son emploi."

Les humains semblent aujourd’hui faire le maximum pour se rendre inutiles. À l’université de Singapour, un robot a réussi le mois dernier à monter une chaise Ikea sans la moindre instruction humaine. Si cette évolution se poursuit, aucun métier ne sera à l’abri. Les futurologues nous disent que pratiquement tous les emplois – employé de banque, chauffeur de taxi, avocat ou garagiste – pourraient être automatisés.

Les visionnaires ont-ils toujours raison?

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L’OCDE, l’organisation qui rassemble les pays les plus riches de la planète, a récemment calculé qu’en Belgique, plus de quatre emplois sur dix changeraient radicalement à cause de l’automatisation. Dans les pays de l’OCDE, 66 millions d’emplois – soit 14% du total – devraient disparaître. D’autres estimations d’experts, comme celle des deux économistes d’Oxford, Carl Fey et Michael Osborne, vont encore plus loin et s’attendent à ce que les robots s’adjugent plus de 47% des emplois dans le monde.

Ce scénario catastrophe – appelé "robocalyps" – qui prévoit que les machines intelligentes rendront les humains inutiles, est de plus en plus contesté par le monde scientifique. Une des nouvelles voix qui s’élèvent dans ce débat est celle d’Anna Salomons, une économiste néerlandaise de 34 ans qui a obtenu son doctorat à la KU Leuven et collabore aujourd’hui à Boston avec David Autor, une autorité mondiale en matière de robotisation. "Les robots nous remplaceront-ils? C’est un mythe! estime Anna Salomons. Ceux qui défendent cette idée sous-estiment la capacité d’adaptation des humains."

"Si nous pouvions faire venir des personnes qui vivaient au XIXe siècle, ce seraient pour la plupart des agriculteurs avec peu de chances de se trouver un emploi."

"Les gens ne sont pas des chevaux", argumente-t-elle. Au sommet de leur utilisation par l’homme, au début du XXe siècle, les États-Unis comptaient 25 millions de chevaux. Après l’arrivée des voitures, ils sont devenus inutiles et on n’en dénombrait plus que 3 millions dans les années’ 60. "Mais les humains ne subiront pas le même sort. Ils sont créatifs, s’adaptent et peuvent se former à de nouvelles compétences, explique-t-elle. Si nous pouvions voyager dans le temps et faire venir des personnes qui vivaient au XIXe siècle, ce seraient pour la plupart des agriculteurs avec peu de chances de se trouver un emploi sur le marché actuel du travail. À l’inverse, si nous pouvions nous catapulter dans 100 ans, nous arriverions plus que probablement sur un marché de l’emploi où nous aurions peu à offrir. De nombreux emplois du futur doivent encore être inventés."

Les métiers qui disparaîtront totalement suite à l’automatisation sont d’ailleurs peu nombreux. Pensez aux garçons d’ascenseur, aux allumeurs de lanternes qui géraient l’éclairage public, ou aux garçons qui replaçaient les quilles dans les jeux de bowling. "L’invention du réveille-matin a mis au chômage ceux qui réveillaient les ouvriers en frappant aux fenêtres pendant la révolution industrielle, poursuit Anna Salomons. Mais ces exemples sont des exceptions. La plupart du temps, l’automatisation a profondément modifié les emplois, certes, mais sans pour autant les faire disparaître." Elle cite l’exemple des secrétaires. Avec la disparition des machines à écrire, elles ne dactylographient plus que très rarement un texte pour leur patron, mais de nombreuses nouvelles tâches se sont ajoutées, et ce métier n’est pas près de disparaître.

Hausse de la demande

L’automatisation pourrait même augmenter l’emploi. Avec l’arrivée des ATM (distributeurs et guichets automatiques) dans les années’ 70, on pensait que le métier d’employé de banque allait disparaître. Alors qu’avant cela, une agence bancaire comptait environ 21 employés, le même travail a pu être réalisé par 13 personnes grâce à l’automatisation. Malgré tout, cette transformation n’a pas fait baisser l’emploi. Avec les ATM, le coût de ces tâches a chuté et les banques ont ouvert de nouvelles agences. Le travail des employés de banque s’est transformé. Ils ne comptent plus les pièces et les billets, mais offrent différents services et vendent des produits financiers comme des crédits et des assurances. Au final, l’emploi a augmenté (même si aujourd’hui, on observe une diminution sensible, pour d’autres raisons).

CV Express
  • 34 ans
  • A obtenu en 2011 un doctorat en Economie au Steunpunt Werk de la KU Leuven.
  • A été nommée en février dernier professeur en "Travail et Inégalités" à l’Université d’Utrecht (Pays-Bas).
  • Les recherches de Salomons portent essentiellement sur l’impact de l’automatisation sur le marché du travail dans le monde. Elle a collaboré avec plusieurs économistes de renom, dont David Autor du MIT à Boston.

"La plupart du temps, ce modèle se répète, explique la chercheuse. Ce n’est pas parce que 75% des tâches seront automatisées que 75% des emplois disparaîtront. Avec les nouvelles technologies, les coûts de production baisseront et la demande augmentera. Une partie des emplois perdus sera donc compensée."

La création de nouveaux emplois suite à la percée technologique ne se produit pas toujours dans un même secteur, comme ce fut le cas pour l’industrie financière. Anna Salomons a mené des recherches sur l’impact de l’automatisation dans les pays développés. "Au départ, nous constatons une baisse des effectifs dans les secteurs qui s’automatisent, mais ensuite, de nouveaux métiers se créent dans d’autres secteurs, ce qui maintient globalement l’emploi, explique-t-elle. Si les progrès technologiques permettent de réduire le personnel, la productivité s’améliore et les prix baissent. Résultat: les revenus réels des citoyens augmentent et ils peuvent acheter plus de biens et de services. Si la demande augmente, la production suit, et de nouveaux emplois voient le jour."

Dès le début de la révolution industrielle, la hausse de la productivité s’est accompagnée d’une augmentation des opportunités d’emploi. "De nombreux produits et services sont apparus, qui ont à leur tour créé une nouvelle demande. Il n’y a aucune raison de penser que cette tendance s’arrêtera tout d’un coup, poursuit Anna Salomons. Les gens aiment dépenser et inventent en permanence de nouvelles tâches qui ne pourront être réalisées par une machine."

This time is different

©serge baeken

Malgré tout, on entend régulièrement d’autres sons de cloche. "This time is different". Suite à l’augmentation exponentielle de la puissance de calcul des ordinateurs, l’Intelligence Artificielle (IA), le "machine learning" et les algorithmes capables d’auto-apprentissage sont sur le point de surpasser les capacités de l’intelligence humaine dans de nombreux domaines. Face aux robots, les humains n’auraient plus aucune chance de trouver un emploi. Elon Musk, le CEO de Tesla et de Space X, fait partie de ceux qui mettent en garde contre les dangers de l’intelligence artificielle, qui menacerait jusqu’à la survie de l’espèce humaine.

"Si toutes les voitures deviennent autonomes du jour au lendemain, cela créera un drame social pour le secteur du transport."

Anna Salomons reste réservée envers ces "vagues scénarios catastrophe". "On retrouve cette angoisse à toutes les époques, explique-t-elle. Pendant la révolution industrielle, les luddites avaient aussi prédit la fin des métiers à tisser. Certains prétendent qu’au cours des 15 prochaines années, nous devrons faire face à une véritable révolution. Ces prévisions sont certes difficiles à réfuter, mais il n’empêche qu’actuellement l’emploi ne diminue pas, et les spécialistes de l’IA reconnaissent eux-mêmes que les ordinateurs n’arriveront jamais à égaler les humains."

L’idée que les changements technologiques s’accélèrent plus vite que jamais ne se vérifie pas davantage dans les données historiques. Pendant la révolution digitale que nous vivons aujourd’hui, on constate même moins de turbulences et de changements sur le marché de l’emploi que pendant la révolution industrielle.

Cette situation est assez paradoxale. D’un point de vue économique, c’est une bonne chose que les nouvelles technologies apportent des changements rapides. "Cela permet d’augmenter la productivité et de créer plus de prospérité, poursuit Anna Salomons. De ce point de vue, il serait positif que la machine learning fasse la plus forte percée parmi les nouvelles technologies, comme ce fut le cas de l’électricité ou du moteur à combustion, qui ont donné un coup de pouce à l’ensemble de l’économie."

Malgré tout, la chercheuse ne prétend pas que nous n’avons aucun souci à nous faire. Beaucoup de choses dépendront de la rapidité avec laquelle les nouvelles technologies seront intégrées. "Si toutes les voitures deviennent autonomes du jour au lendemain, cela créera un énorme choc économique, explique-t-elle. Pour ceux qui travaillent dans le secteur du transport, ce sera un drame social."

"Ce sera une période faste pour les personnes hautement qualifiées."

Mais si la transition est progressive et que les chauffeurs humains sont encore nécessaires pendant un certain temps, le marché du travail pourra s’adapter. "Moins de jeunes se tourneront vers les métiers fortement automatisés qui n’offriront pas beaucoup de perspectives d’avenir, explique la professeure. Cela laissera au marché du travail de temps de s’adapter. Chauffeur de poids lourds est aujourd’hui un métier en pénurie. Le problème qui se pose actuellement est plutôt de trouver des candidats et non de devoir licencier des chauffeurs à cause des véhicules autonomes."

Les chauffeurs de poids lourds doivent espérer que les changements seront progressifs, afin qu’ils ne se retrouvent pas au chômage du jour au lendemain. Et le coût de la transition ne sera pas réparti de manière équitable, prévient Anna Salomons.

Polarisation

Depuis les années’ 80, la révolution numérique a provoqué une polarisation des emplois, constate-t-elle encore. Les emplois hautement qualifiés en ont le plus profité, et le nombre d’emplois les moins qualifiés augmentait. C’est le segment médian qui a le plus souffert de l’automatisation, y compris en Belgique. "L’augmentation de la part des emplois peu qualifiés peut sembler illogique, mais dans ce segment, de nombreuses fonctions exigent de l’interaction et comprennent une forte composante sociale, explique Salomons. Pensez aux coiffeurs, aux agents de propreté, ou aux baby-sitters. Ces métiers exigent relativement peu de qualifications, et sont à la portée de nombreuses personnes, mais pour un robot, ce sont des tâches incroyablement difficiles à réaliser."

Pour Salomons, le danger que constitue l’automatisation porte moins sur la disparition de certains emplois que sur les inégalités et la polarisation qui ne feront qu’augmenter sur le marché du travail. "Ce sera une période faste pour ceux qui sont hautement qualifiés, poursuit Salomons. Ce sont ces personnes qui profiteront le plus de l’automatisation, car elles verront leur salaire augmenter et seront les mieux armées pour s’adapter aux changements."

"Je me préoccupe assez peu de savoir ce que nous ferons le dimanche de notre temps libre lorsque nous n’aurons plus à monter une chaise Ikea, conclut Salomons. La vraie question concernant la robotisation est de savoir comment éviter que certaines personnes restent sur le bord du chemin, comment nous assurer que les tensions économiques ne se transforment pas en polarisation politique. C’est pourquoi il est crucial de continuer à investir dans la formation, dans la redistribution et de prévoir un filet social suffisamment efficace pour ceux qui perdront leur emploi."

Les visionnaires ont-ils toujours raison? Découvrez-le ici!


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