Visite inédite de l'hôtel Métropole en sommeil

Dix personnes veillent à la maintenance et à l'entretien de l'hôtel Métropole. ©saskia vanderstichele

Depuis l'annonce de la cessation de ses activités, l'hôtel Métropole a été mis en sommeil. L'objectif de ses propriétaires, la famille Bervoets, est de le réveiller.

Une fois n'est pas coutume, on va vous raconter une histoire... Il était une fois une belle princesse endormie qui attendait qu'un prince charmant ne vienne la réveiller, sachant pertinemment qu'un jour, il viendrait... La belle princesse en question se situe en bordure de la place De Brouckère et s'étale sur pas moins de 27.000 mètres carrés. L'histoire que l'on va vous raconter est celle de l'hôtel Métropole, dont les activités, plombées par la crise du coronavirus, ont cessé le 22 avril dernier.

©saskia vanderstichele

Au moment de cette annonce, l'émotion fut grande dans le public, tant le Métropole incarne une idée du luxe et d'un Bruxelles d'autrefois où les grands boulevards constituaient les artères d'un poumon socio-économique plein de vigueur. Mais cette annonce fut également l'occasion de bien des confusions. Non, trois fois non, l'hôtel Métropole n'est pas en faillite et oui, il rouvrira ses portes. Telle est la volonté de ses dirigeants, même si la date et les conditions d'une telle réouverture ne sont pas connues à ce jour. Charles-Henry Bervoets, un des membres de la famille qui, depuis six générations, tient le gouvernail de ce paquebot des villes, a accepté de nous ouvrir les portes de l'hôtel endormi.

Charles-Henry Bervoets fait partie de la 6e génération qui dirige le Métropole.

Enfants de brasseurs

Le silence. Lourd et pesant, comme une chape de plomb. Cette ruche à l'arrêt où plus rien ne bouge, où tout est figé depuis plusieurs mois, depuis l'annonce de la fin des activités. Voilà ce qui nous saisit dans le vaste hall d'entrée. Le silence. Pourtant, de temps à autre, une ombre furtive glisse le long des murs, tout occupée à sa tâche. Quand la crise du coronavirus s'est annoncée, l'hôtel venait d'affronter cinq années de tempête, nous explique Charles-Henry Bervoets. Dans l'ordre: il y a eu les attentats de Paris, suivis du lockdown, puis les attentats de Bruxelles et enfin la mise en place – "à la hussarde et sans concertation" – du piétonnier et les travaux qui en ont découlé. Parallèlement à cela, en 2017, les Bervoets ont racheté les 50% de l'hôtel détenus par les Wielemans, leurs cousins. Car oui, le Métropole, c'est avant tout une histoire de famille, qui remonte à 1895.

Affaire de famille

C'est en 1862 que Lambert Wielemans et son épouse, Constance-Ida Ceuppens, décident de se lancer dans la bière en ouvrant la brasserie Wielemans-Ceuppens. Si Lambert décède un an plus tard, deux enfants du couple, Prosper et Edouard, reprennent la barre de l'affaire. En 1891, ils décident d'acheter un bâtiment situé le long de la place De Brouckère afin d'en faire un café destiné à vendre les bières de la brasserie. Au fil des ans, le succès étant au rendez-vous, la famille rachète les bâtiments alentour et l'hôtel Métropole ouvre ses portes en 1895. Depuis cette époque, les descendants de ces deux branches ont toujours dirigé l'hôtel jusqu'à aujourd'hui.

"Avec le manque total de perspective à cause du coronavirus, on ne pouvait pas se permettre de naviguer à vue et prendre trop de risques."
Charles-Henry Bervoets
Administrateur délégué du Métropole

Inutile de préciser que la décision de licencier 120 personnes ne fut pas prise de gaieté de cœur. "Nous avons toujours eu une gestion défensive de bon père de famille", nous explique Charles-Henry Bervoets en nous guidant dans l'hôtel. C'est cette gestion et les réserves financières acquises qui ont permis de subsister malgré cinq années difficiles, mais quand la crise du coronavirus s'est annoncée, ce fut la goutte d'eau de trop. "Un raz-de-marée", précise notre guide du jour. "Avec le manque total de perspective à cause du coronavirus, on ne pouvait pas se permettre de naviguer à vue et de prendre trop de risques." La période fut compliquée à vivre et la décision de se séparer du personnel fut difficile à prendre. "On a préféré faire un choix difficile émotionnellement, nous nous sommes toujours battus pour maintenir l'entreprise. Un licenciement de 120 personnes, ce n'est pas heureux, nous avons toujours eu une gestion familiale, voire paternaliste. Derrière cette décision, il y a 120 vies qui ont basculé."

Vides, les couloirs du Métropole attendent les clients. ©saskia vanderstichele

"Si on ne faisait rien, on allait droit dans le mur."
Charles-Henry Bervoets
Adlinistrateur délégué du Métropole

On le sent, les mois qui viennent de s'écouler n'ont pas été de tout repos. "Nous avons voulu prendre nos responsabilités par rapport au personnel, nous avons mis un point d'honneur à leur présenter un plan social au lieu de ne rien faire et de croiser les doigts en priant que pour que cela aille mieux. Si on ne faisait rien, on allait droit dans le mur", explique encore Charles-Henry Bervoets, qui gère le volet opérationnel de l'hôtel aux côtés de sa sœur, Joëlle. Le conseil d'administration est composé de ses sœurs (Joëlle et Céline) et de son frère (Bruno) et présidé par leur père, Jean-Pierre Bervoets. L'oncle de Charles-Henry, Philippe Stroobant, siège également au conseil.

Suite Annie Cordy

Notre guide connaît l'hôtel comme sa poche. Plus de 250 chambres réparties sur six étages, des couloirs qu'il a parcourus en tous sens, il pourrait parler du Métropole sans s'arrêter. Il n'a pas été facile de le convaincre de nous rencontrer, mais quand il s'agit d'évoquer les belle années du Métropole, il est intarissable. En sa compagnie, nous prenons l'ascenseur pour nous élever dans les étages de ce paquebot vide. "Cet ascenseur a été fabriqué par la société Edoux, comme ceux qui équipaient la tour Eiffel", nous explique-t-il en montant vers la suite François Weyergans, du nom de cet écrivain belge décédé en mai 2019, l'un des seuls à avoir reçu le Goncourt et le Renaudot, avec Philipe Hériat.

Une partie de la suite Annie Cordy. ©saskia vanderstichele

Dans l'entrée de la suite, du papier peint représente une bibliothèque. Lors de l'un de ses derniers séjours à l'hôtel, l'écrivain, facétieux, a rajouté le nom de ses ouvrages sur les tranches des livres représentés sur la tapisserie. "C'était un homme formidable, brillantissime", continue notre guide. Dans une armoire vitrée, les principaux ouvrages de l'écrivain sont rangés les uns à côté des autres. "Les clients de cette suite partaient avec des livres, ce qui nous a permis de dire à François Weyergans que l'hôtel Métropole a contribué aux bonnes ventes de son oeuvre", poursuit Charles-Henry Bervoets, qui tient à nous montrer la suite Annie Cordy, une autre grande amie du Métropole. Quand il se réfugiait dans l'hôtel pour écrire, François Weyergans aimait séjourner dans la suite Annie Cordy, attiré par une magnifique terrasse offrant un panorama sur une partie de la ville.

Un lieu de tournage

L'ascenseur que nous empruntons figure dans de nombreux films, assure notre guide. Effectivement, le cinéma aime le Métropole qui le lui rend bien. Des films comme "Mortelle randonnée", "L'étoile du Nord" ou "Odette Toulemonde" ont en partie été tournés au Métropole.

Nous arrivons devant la suite Annie Cordy. "Elle a participé au choix de la décoration de sa chambre. Quand elle venait à Bruxelles, elle descendait toujours au Métropole qu'elle considérait comme sa maison", explique notre interlocuteur, qui s'arrête devant un placard. "Comme Annie Cordy venait souvent, elle avait un placard contenant des affaires personnelles. Elle seule en avait la clé", raconte-t-il encore, avant de nous expliquer qu'Annie Cordy, tout comme Toots Thielemans, avait commencé sa carrière en se produisant au café du Métropole.

Tout à côté de la suite de la baronne Cordy, la sœur de Charles-Henry Bervoets a créé et installé les bureaux de Cartisane Décor, une société qui se chargeait de la rénovation des chambres de l'hôtel, une opération qui se réalisait en général deux fois par an, en été et en hiver. Là, dans l'ancienne suite Sacha Guitry, repose tout un fatras d'échantillons de tissu, de moquette, de carrelage et mille autres supports de décoration. Une véritable caverne d'Ali Baba qui permet de comprendre qu'Annie Cordy n'avait pas dû aller bien loin pour composer la nouvelle décoration de sa suite.

Les bureaux de Cartisane Décor. ©saskia vanderstichele

L'occasion est trop belle et ne se représentera pas de sitôt. La photographe qui nous accompagne reluque, depuis quelques années, la statue blanche qui trône sur le toit de l'hôtel. Elle rêvait de la prendre en photo de près. Pas farouche, Charles-Henry Bervoets accepte de nous guider sur les toits, pour autant que nous mettions nos pas dans les siens. De là-haut, la ville s'étire à l'horizon et nous avons une vue plongeante sur la plate-forme de Dinner in the Sky, qui s'apprête à permettre à quelques amateurs de sensations fortes de s'approcher des étoiles (dans leur assiette). Au passage, nous apprenons qu'il s'agit de la statue du Progrès triomphant, encadrée par l'Abondance et la Paix.

La statue du Progrès triomphant.

Une seconde vie

Enfin, nous nous rendons au second étage, dans la suite présidentielle, pour poursuivre notre discussion. On l'a dit, les dernières années ont été difficiles, une situation qui se traduit dans les résultats de la société, avec une perte de 1 million d'euros en 2016, de 670.000 euros en 2017 et de 165.000 euros en 2018. Les choses semblaient s'arranger, ce que Charles-Henry Bervoets confirme. "Quand les travaux du piétonnier se sont terminés en septembre 2019, cela repartait bien, jusqu'à ce que cette épidémie épouvantable n'arrive et ne mette tout par terre. 2020 s'annonçait enfin être une très bonne année et nous avions d'excellentes perspectives, nous étions enthousiastes."

"La société survit, elle sera toujours là, elle existera toujours."
Charles-Henry Bervoets
Administrateur délégué du Métropole

Après avoir négocié et financé le plan social, la famille Bervoets a donc mis l'hôtel en sommeil. Comme l'animal blessé qui panse ses plaies, l'hôtel doit se régénérer, la société doit combler son passif et ramener les comptes à l'équilibre. Des actifs ont été vendus et les loyers versés par les magasins situés sur la rue Neuve, à l'arrière de l'hôtel, permettent de faire le pont. "La société survit, elle sera toujours là, elle existera toujours", assure Charles-Henry Bervoets. Et demain? Quelles sont les pistes pour l'hôtel? Il est encore trop tôt pour répondre à cette question, "mais l'hôtel peut rester en sommeil le temps qu'il faudra", assure-t-il. Pour lui, les choses sont claires: "Notre volonté est que l'hôtel retrouve sa fonction première et historique qui est d'être un hôtel." On le sent, il le confirme, il y a beaucoup d'affect dans cette histoire. Charles-Henry en profite pour rendre hommage à son père qui, jusqu'il y a peu, tenait encore la barre de l'hôtel. "C'est lui qui l'a développé, il l'a complètement rénové. C'est l'oeuvre de sa vie."

Avant de se quitter, nous nous replongeons avec le maître des lieux dans les livres d'or. Et ils sont nombreux. Tout le monde est passé par le Métropole. De la reine Fabiola à Sandra Kim, en passant par Jean Marais, sans oublier l'artiste César. Mais nous n'en saurons pas plus car, ici comme ailleurs, la règle est immuable. "Ce qui se passe derrière les murs de cet hôtel reste dans l'hôtel."

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