Anne Teresa De Keersmaeker "Je ne peux m'empêcher de danser sur une mince couche de glace"

ATDK entend se battre aux côtés de Peter de Caluwe pour le maintien de la danse à La Monnaie. ©Anne Van Aerschot

Ce soir, la chorégraphe présente en première mondiale "Golden Hours", une pièce inspirée par un extrait de "Another Green World", de Brian Eno, et une des dernières coproductions avec La Monnaie.

Seize minutes. C'est le temps dont dispose Anne Teresa De Keersmaeker (54 ans) pour avaler son repas macrobiotique. Avant le lunch, elle a déjà dirigé des répétitions et accordé une interview. Après notre rencontre, elle repart dans la salle de répétition avec ses onze danseurs. Et au milieu de tout cela, elle multiplie les discussions sur l'avenir de la compagnie Rosas, suite à la décision de La Monnaie de couper les liens historiques qui les unissaient. De Keersmaeker a appris cette décision avec stupéfaction. "Je n'ai pas encore bien compris ce qui se passait. Nous cherchons des solutions."

De Keersmaeker est une icône dans le monde de la danse. Dans les années'80, elle a révolutionné la danse contemporaine, ce qui leur a valu - à elle, à la compagnie Rosas et à son école de danse P.A.R.T.S. - une réputation mondiale. La chorégraphe entre dans la salle de réunion avec un regard sévère et critique qui s'adoucit progressivement. Elle n'aime pas les interviews, ce qui cadre parfaitement avec sa personnalité. Parler n'est pas son point fort, explique-t-elle. "Pourquoi pensez-vous que j'aie choisi la danse? J'ai du mal à synthétiser mes idées et à trouver les mots justes. De plus, je parle un horrible mélange d'anglais et de néerlandais. Vous allez corriger mes phrases dans votre texte, j'espère!" A trois reprises au moins, elle indiquera quels propos elle ne veut absolument pas voir figurer dans le titre de l'article. Une perfectionniste. Cela ne fait aucun doute.

Dans ce nouveau spectacle, allons-nous découvrir une Anne Teresa plus légère?

Je pense que oui. Le ballet tourne autour de la chanson pop "Golden Hours" que Brian Eno a écrite juste avant de quitter Roxy Music. Cela fait des années que je suis amoureuse de ce morceau. La musique est légère, aérienne, mais aussi poétique, avec une touche de mélancolie. Cela fait bien longtemps que je voulais travailler sur cette musique, mais ce projet est resté au frigo... Jusqu'à aujourd'hui.

Avez-vous d'autres choses au frigo?

(rire) Oui, mon frigo est plein. J'ai encore des milliers d'idées. Mais avec les années, je deviens plus sélective sur les projets que je veux réaliser. Il faut pouvoir s'y impliquer totalement et toutes les idées ne valent pas qu'on y consacre autant d'énergie et de travail. Peut-être est-ce l'âge qui me rend plus critique. Disons que le temps passe et que je ne peux plus me permettre le luxe de me consacrer à des projets de qualité moyenne. En voyant les choses de manière plus positive, je pense que le temps nous rend plus sélectifs. Peut-être est-ce aussi l'expérience et le savoir-faire accumulés au fil des ans qui me permettent aujourd'hui de réaliser les meilleurs choix.

Vous continuez à surprendre. Je vous associais plutôt à Bach qu'à Brian Eno.

La musique a toujours été ma partenaire. Le maître qui est à la source de mes idées. Au cours de ma carrière, j'ai accompli un voyage à travers l'histoire de la musique, en commençant par la musique polyphonique flamande primitive du XIVe siècle et ensuite Jean-Sébastien Bach. Bach est unique. Je trouve son approche mathématique absolument fantastique. J'y recherche peut-être un formalisme qui ne me ressemble pas. Les contraires s'attirent. Ainsi dans mon travail, j'ai toujours préféré les choses qui s'opposent à ce que je suis en réalité. Un jour viendra peut-être où je dévoilerai ma vraie nature.

Écoutez-vous souvent de la musique pop?

Oui, surtout en voiture. La musique pop est la musique avec laquelle les gens entretiennent le plus de liens dans leur quotidien. La musique, le théâtre, la poésie et... la danse s'y retrouvent. Personnellement, je ne danse jamais pour me détendre et ne l'ai jamais considéré comme une thérapie. D'ailleurs, je ne suis pas une très bonne danseuse.

Ce n'est guère facile de créer un ballet sur de la musique pop. Par contre, une partition de Bach est structurée comme une maison; elle peut sous-tendre tout un spectacle. Ce n'est pas le cas de la pop. "Golden Hours" ne tire pas sa force de sa complexité, mais de sa simplicité. Par ailleurs, on n'a pas de recul. En effet, travailler avec de la musique qui date de plus de 200 ans permet de prendre une certaine distance qui peut être bénéfique. Ici, j'ai vraiment le sentiment de travailler dans le présent.

Dans "Golden Hours", Brian Eno chante "You'd be suprised at my degree of uncertainty". Cette petite phrase me convient parfaitement. Mon travail a toujours été une sorte de quête, remplie d'incertitudes. Je ne peux m'empêcher de danser sur une mince couche de glace. Avec l'âge, j'ai l'impression que le doute prend de plus en plus de place.

Êtes-vous encore stressée avant une représentation?

J'ai peut-être déjà cinquante spectacles à mon actif et le stress a toujours été présent. Avec le temps, j'ai appris à le décoder et à mieux le gérer. Mais cette fois, le défi est plus important. J'ai le sentiment que cela peut partir dans tous les sens, et que l'échec est possible. Comme si j'étais en train de dévaler un glacier en luge. Cela s'explique par le fait que le spectacle comporte une grande part d'improvisation et plus que jamais le succès est entre les mains de mes danseurs. Et les circonstances ne sont pas idéales pour créer un nouveau spectacle.

Tellement de choses se sont passées dans le monde ces derniers jours. Bien entendu, cela influence mon école de danse et mon travail. Un artiste est par définition influencé par les événements qui l'entourent. La question de l'avenir nous concerne directement. C'est dans notre tête, et donc aussi dans notre corps. Ce que nous ressentons se retrouve dans notre façon de danser.

On trouve aussi des bribes de Shakespeare dans la représentation. Pourquoi?

La chanson "Golden Hours" parle du temps qui passe. Ce thème se retrouve de manière récurrente dans les pièces de Shakespeare et notamment dans "As You Like It". À première vue, le morceau parle de l'amour, des différences entre hommes et femmes. Mais il parle aussi du désir de s'éloigner de l'agitation de la ville et d'aller habiter au milieu des bois. Retour à nos origines, dans la forêt, où il n'y a aucune horloge.

Quand je suis stressée, je me ressource dans la nature. Nous vivons une période dangereuse où tout va trop vite. La relation entre l'homme et la nature est complètement perturbée. La combinaison entre l'explosion démographique et la poursuite effrénée d'une croissance illimitée est la meilleure recette pour nous mener à la catastrophe.

Nous avons perdu notre équilibre, notre centre de gravité. Je crains que ce mouvement soit irréversible. Il n'y a plus de centre, le milieu a été balayé, ce qui provoque un sentiment de chaos. Tout va vers les extrêmes. On le constate dans tellement de domaines: le climat, la politique, les croyances religieuses.

Tout cela se retrouve dans le spectacle?

Les spectateurs ne doivent pas mettre des mots sur tout pour comprendre. C'est même le contraire, dirais-je. J'espère simplement donner quelques petites impulsions dans la tête des gens, pour initier une certaine remise en question. Rien de plus.

Aujourd'hui, nous sommes tous retranchés derrière nos écrans (elle saisit mon iPhone sur la table). Nous n'avons jamais été autant connectés, et à une vitesse vertigineuse. Tout doit se faire dans l'immédiat. La lenteur n'est plus de mise. Les théâtres restent des endroits où les gens peuvent vivre des expériences collectives en passant un certain temps ensemble dans un même espace. C'est devenu tellement rare! Il n'y a plus que les matches de football et les concerts pop où les gens se rassemblent. Je ne veux pas discréditer ce phénomène, au contraire, ces expériences sont importantes. Mais nous ne nous retrouvons ensemble que pour nous amuser et nous défouler. Or, ce dont nous avons besoin, ce sont des endroits pour réfléchir.

Pourquoi la décision de La Monnaie vous a-t-elle autant attristée?

Ces dernières années, La Monnaie a dû accepter d'importantes réductions budgétaires. Je comprends que cette nouvelle vague d'économies les mette dans une situation difficile. Mais j'ai été très choquée d'apprendre que c'est la danse qui a été sacrifiée. Sur le plan financier ce n'est pas plus facile. Comme toutes les organisations culturelles et sociales, Rosas a dû consentir une économie de 7,5%. Si les coproductions avec La Monnaie tombent à l'eau, ce sera une coupe budgétaire douloureuse, et cela mettra fin brutalement à une relation de longue durée. Je n'ai pas compris la décision de Peter de Caluwe, et je ne la comprends toujours pas.

Cela fait cinquante ans que la production et la présentation de spectacles de danse font partie des activités clés de La Monnaie. La relation avec Rosas a, elle aussi, plus de vingt ans. Avec l'ancien directeur Bernard Foccroulle, j'ai développé l'idée de l'école de danse P.A.R.T.S., qui a vu le jour en 1995 avec le soutien de La Monnaie. Toutes nos nouvelles créations des dernières années étaient des coproductions. C'est en partie grâce à cette longue collaboration avec La Monnaie que Bruxelles est devenue la capitale mondiale de la danse.

Vous êtes fâchée? Dans votre première réaction, vous avez menacé de chercher une nouvelle ville d'accueil pour Rosas.

Je suis déçue. Surprise aussi. Je n'ai appris la nouvelle que peu de temps avant son annonce officielle. Mais ma réaction n'était pas purement émotionnelle. Je pense vraiment ce que j'ai dit. J'ai grandi avec Bruxelles. Je ne peux pas imaginer habiter ailleurs. Plus je voyage, plus je sens que je suis ancrée dans cette ville. C'est ici que j'ai construit ma vie professionnelle et privée, mon école de danse et toute une communauté de danseurs qui y sont attachés.

J'aime Bruxelles parce que c'est une ville blessée, à l'image de ce pays: betwixt et between. Elle est tout en même temps: riche et pauvre, belle et laide, sensible et dangereuse. Mais une compagnie de danse a besoin d'un ancrage, d'une salle où elle peut compter sur un public fidèle. C'est que nous avons construit à Bruxelles, année après année, avec La Monnaie et le Kaaitheater, et maintenant, cela menace de s'effondrer.

Mais n'avons pas coupé les ponts. Les projets pour 2015 comme "Golden Hours", et "Work/Travail/Arbeid" au Wiel's vont se faire. Pour 2016 et les années suivantes, nous aimerions nous battre aux côtés de Peter de Caluwe pour le maintien de la danse à La Monnaie. Il y a une phrase célèbre qui dit "All the world is a stage, and all the men and woman are merely players". Elle vient de "As You Like It". J'ai besoin d'un public. Le public est essentiel. Je ne peux pas me permettre d'être sans domicile fixe.

"Golden Hours" ("As you like it") jusqu'au 31 janvier au Kaaitheater à Bruxelles (puis à Anvers, Bruges et en tournée européenne), www.kaaitheater.be, 02 201 59 59.

Publicité
Publicité

Echo Connect