D'une "Nation of Immigrants", la Belgique doit se transformer en "Migration Nation"

En Australie, les migrations sont considérées comme un bénéfice net. Ils sont l'essence même d'une "Migration Nation". Ce n'est pas encore le cas en Belgique, explique Peter De Keyzer, qui devient de plus en plus une "Nation of Immigrants".  ©BELGAIMAGE

Peter De Keyzer

Si vous voulez lancer une discussion animée en société, voici un conseil qui vaut de l'or: parlez de l'immigration. Aucun sujet ne provoque des débats aussi enflammés... "Les migrations sont-elles positives ou négatives pour une société?"

Posez cette question à un Belge d'une part, et à un Canadien, un Australien ou un Américain d'autre part. Les réponses seront radicalement différentes. Dans ces trois pays, les migrations sont considérées comme un bénéfice net. Ils sont l'essence-même d'une "Migration Nation" et ils doivent la genèse de leur nation et leur réussite économique aux migrants.

De plus, chaque nouvelle vague d'immigration est le garant d'une économie dynamique, entreprenante et flexible. Des 25 grandes sociétés américaines de technologie, 60% ont été fondées par des migrants de première ou de deuxième génération. Steve Jobs d'Apple est un Syrien de deuxième génération, un des fondateurs de Google est un Russe de première génération, EBay a été créée par un Français de première génération, et Amazon par un Cubain de deuxième génération. Les migrations peuvent donc receler des richesses fantastiques pour une société, et pour son économie.

Ce n'est - hélas! - pas encore le cas en Belgique. Nous devenons de plus en plus une "Nation of Immigrants", mais nous ne réussissons pas à nous transformer en "Migration Nation".

Les non-Belges représentent environ 11% de la population totale de notre pays - soit le record absolu au sein de l'Union européenne. Nous n'arrivons pas à intégrer des groupes importants de migrants sur le marché de l'emploi. Ce n'est pas seulement douloureux sur le plan humain, mais aussi sur les plans économique et financier.

Jusqu'à 45% d'inactivité...

La réussite de l'intégration des migrants sur le marché de l'emploi pourrait rendre plus supportable la lourde facture que représente le vieillissement de la population belge. Je dis bien "pourrait", car aujourd'hui, ce n'est absolument pas le cas.

Dans son dernier rapport sur la Belgique, l'OCDE tire elle aussi la sonnette d'alarme. Cela fait des années que l'on n'arrive à gérer correctement quasi aucun des paramètres de l'immigration. Bien plus que dans les autres pays d'accueil au sein de l'OCDE, l'immigration en Belgique est axée sur le regroupement familial plutôt que sur l'intégration sur le marché de l'emploi.

Une des conséquences, c'est que le pourcentage de personnes faiblement scolarisées est également le plus élevé de tous les pays de l'OCDE. Cela ne devrait pas être un problème si notre salaire minimum élevé n'empêchait pas ces migrants peu qualifiés de trouver leur place dans le milieu du travail. Cela se traduit par un taux catastrophiquement faible de participation, comparé aux autres pays de l'Union européenne. De tous les Belges âgés entre 15 et 64 ans, 32% ne travaillent pas, ce qui est en soi déjà un chiffre élevé. Les immigrants européens en Belgique ont un taux d'inactivité comparable. Chez les migrants venant de l'extérieur des 28 pays de l'Union européenne, l'inactivité atteint même le taux effrayant de 45%.

Une analyse des chiffres du chômage fait immédiatement et clairement apparaître la différence entre une "Migration Nation" et une "Nation of Immigrants". Aux États-Unis, en 2013, le taux de chômage parmi les personnes nées aux États-Unis était de 7,4%. Pour les personnes nées en dehors des Etats-Unis, le taux était même inférieur d'un demi-point. La différence par rapport à la Belgique est une véritable gifle pour notre pays: d'après les chiffres de la Banque Nationale, le taux de chômage des Belges en 2014 était de 7%. Il était de 12% pour les immigrés provenant des 28 pays de l'UE, et de quelque 30% pour les migrants venant de l'extérieur de l'UE.

Bien entendu, le racisme et les préjugés expliquent en partie ces chiffres. L'OCDE l'a également confirmé dans son analyse du marché de l'emploi en Belgique.

Malgré tout, ce n'est pas la principale raison. Réduire la faible présence des migrants sur le marché de l'emploi à un problème de racisme et de préjugés serait par ailleurs contre-productif, car cela créerait l'illusion que le problème de la rareté des opportunités d'emploi pour les migrants est facile à résoudre.

Racisme et préjugés

En éduquant la population autochtone, en instaurant des tests pratiques et un réseau de "mystery shoppers", on devrait pouvoir résoudre ce problème. Mais c'est un mythe. Les États-Unis connaissent eux aussi le racisme, et les Américains ont au moins autant de préjugés sur les étrangers que les Belges. Le fait que ces migrants y aient davantage d'opportunités d'emploi ne s'explique pas par des tests pratiques mieux conçus, des "mystery shoppers" et un meilleur accueil par les Américains.

Hélas, oui! Le racisme et les préjugés existent, et bien plus que nous ne le souhaiterions. Mais un autre problème réside dans le déséquilibre entre la taille - trop importante - du groupe de migrants trop peu qualifiés et le nombre - trop limité - de migrants qualifiés. Sans oublier le salaire minimum élevé qui fonctionne comme un frein à l'embauche des personnes peu scolarisées.

Et l'enseignement, qui ne réussit pas à détecter et à développer les talents des personnes d'origine étrangère. Notre système comporte aussi beaucoup trop d'incitants à rester inactif. Et il y a le taux catastrophiquement bas de participation des femmes migrantes au marché de l'emploi... La liste est longue...

L'immigration peut être une incroyable richesse pour un pays et peut dynamiser aussi bien l'économie que la société. Mais cela exige que nous osions regarder les choses en face. C'est la condition pour qu'une "Nation of Immigrants" belge se transforme en "Migration Nation."

 

Chief Economist BNP Paribas Fortis

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