Pour tous les Carolos...

©Stephan Vanfleteren

"Il est clair que le gris est noir." Les images de Charleroi du photographe flamand Stephan Vanfleteren s'exposent au Musée de la Photographie. Il nous relate son coup de foudre pour le Pays noir, lors d'une balade entre terrils et chancres industriels.

Photographe flamand originaire de Courtrai, il a travaillé comme freelance pour le quotidien "De Morgen". Connu pour ses portraits en noir et blanc, il affectionne aussi les projets au long cours. Son travail a été récompensé cinq fois au World Press Photo, concours pour lequel il a aussi été membre du jury.

Quelques projets des dernières années:

l 2013: Façades & Vitrines

l 2014: MXIVV - Les Diables Rouges

l 2014: Atlantic Wall

l 2015: Charleroi, il est clair que le gris est noir

Pendant des mois, entre octobre 2014 et avril 2015, il arpente le pavé du Pays noir, se glisse d'ornière en ornière sur le macadam. Les terrils qui entourent la ville ne sont pas sans rappeler les dunes de son enfance à la côte. Aujourd'hui, il nous guide à travers Charleroi, à quelques heures de l'ouverture de son exposition. Nul doute: il a la ville dans la peau, a du mal à la lâcher: "J'aime Charleroi. Je l'embrasse sur la bouche malgré son haleine puante." S'il a eu un coup de foudre pour la ville dans les années 90, il lui découvre, à présent, un autre visage, celui de la pauvreté.

"Tournez encore à droite. Prenez cette ruelle. Non, plutôt celle-là. Je voudrais encore vous montrer une maison." C'est ainsi qu'il nous amène chez Cédric, qui habite dans un cul-de-sac à Marchienne-au-Pont. Trois maisons ouvrières, adossées à une voie ferrée, s'ouvrent sur un terrain vague. La lumière rasante du soir embellit la scène. On se croirait sur un plateau des Frères Dardenne. Dans ce qui tient lieu de jardinet devant la maison, un bateau, rempli d'eau et de poissons rouges, côtoie un landeau et un ancien projecteur de cinéma, dans un capharnaüm multicolore. Cédric, son père et son frère, sont videurs de maisons.

Nous descendons de voiture avec Vanfleteren, qui tient à la main le portrait qu'il a réalisé de Cédric fumant sa cigarette. Il l'appelle depuis la rue. Un jeune homme sort, puis un autre, celui de la photo. Ils s'enlacent comme de bons amis. Cédric, tout sourire, malgré les dents manquantes, est touché. Il prend la photo sur papier blanc dans ses doigts noircis par le labeur et s'empresse de la mettre à l'abri.

"Je me suis toujours senti le bienvenu chez les Carolos. Ils sont souvent pauvres, mais tellement chaleureux. Prenez l'exemple de Cédric: c'est un bosseur, habile de ses mains, qui fait de longues journées pour gagner sa vie. S'il trouve une enveloppe de 5.000 euros sous un vieux matelas, lors de ses tournées, il s'achète une nouvelle camionnette, alors que le cliché voudrait qu'il aille faire la fête entre potes." Le photographe n'a eu aucun mal à aborder les gens. Lors de ses errances dans la ville noire, il photographie un groupe de copains bricolant un portique de fortune avec des palettes, un couple et ses 11 chiens lors de ses promenades quotidiennes sur le terril voisin, une dame dans la rue, des enfants qui jouent... Personne ne lui a interdit de prendre des photos. S'agit-il de chaleur humaine ou de résignation? Difficile de le dire.

Charleroi, la romantique?

"Des semaines durant j'ai erré dans la ville. Les histoires et les images que je ramenais à la maison étaient sombres, à tel point que ma femme m'a demandé s'il n'y avait vraiment rien de positif à photographier à Charleroi", se souvient-il.

Lorsque la pauvreté et la mélancolie menacent de l'engloutir, Vanfleteren monte se réfugier sur "son" terril des Piges. Il y retourne près de quinze fois et nous amène, ce soir encore, y faire ses adieux à la ville. D'ici, on a une vue plongeante sur celle que beaucoup qualifient comme la ville la plus laide de Belgique. Vanfleteren décrit la scène dans son livre: "Tous ces toits, avec étonnamment peu de panneaux solaires, mais avec d'autant plus d'antennes paraboliques, la Sambre qui coupe la cité de façon quasi invisible, le 'Ring', qui l'entoure comme un cloaque, les usines ancrées comme des porte-avions en plein centre de la ville, le phare du nouvel hôtel de police qui émerge et les nombreux terrils qui reposent au loin." Comment y trouver une quelconque beauté? Cela lui a pris du temps mais il a fini par y arriver.

Vanfleteren parle de la nuit de la Saint-Valentin, en février dernier, comme d'un moment charnière dans son travail. Il se rend à une soirée organisée au Rockerill. L'ancien site industriel des forges de la Providence a été réaménagé en lieu de sorties. Là, il découvre une autre jeunesse: des couples s'embrassent au son d'un groupe local, les visages s'illuminent de sourires. Il y trouve enfin ce qu'il est venu chercher: l'espoir d'un autre avenir pour le Pays noir. "Ce testament visuel montre que Charleroi se trouve aujourd'hui à son point le plus bas. Toutefois, il y a du positif et c'est ce que je veux montrer. Je veux amener les gens à porter un autre regard sur la ville. Je veux revenir dans vingt, trente ans et photographier le Nouveau Testament de Charleroi." Sa conviction est à la hauteur de son optimisme.

Plus nous nous baladons, plus le vrai Vanfleteren se montre. C'est un incroyable romantique, il n'y a qu'à lire l'introduction qu'il a écrite pour son livre. Il voit le beau partout, même à excès parfois, oserions-nous dire. Il est vrai que cette soirée ensoleillée est particulièrement flatteuse pour Charleroi. Difficile de retrouver, dans les façades baignées de lumière, les scènes contrastées, profondément noires, que nous avons vues quelques heures auparavant au Musée de la Photographie.

Le photographe voue une profonde adoration pour le paysage industriel, une fascination pour ces kilomètres de tuyaux qui flirtent avec les petites maisons basses. Chaque vieil entrepôt pourrait être reconverti. Pour Vanfleteren, ce serait un gâchis de tout abattre. "Prenez ce terrain vague. Il y avait ici un ancien bâtiment industriel. Ils l'ont rasé, ont placé des grilles tout autour du terrain et laissé pousser l'herbe. Dans quel intérêt?" Où se trouve dès lors l'avenir de la cité ardente? Vanfleteren le voit dans les artistes. "Transformons les chancres industriels en ateliers d'artistes. Faites-les venir de toute la Belgique et vous verrez qu'une nouvelle communauté s'installera!"

Si Vanfleteren n'a pas de mal à croire en l'avenir, les Carolos qu'il place devant son objectif sont nettement plus sceptiques. Eric, ex-peintre en bâtiment est, comme beaucoup, chômeur: "La crise est partout. Nous sommes presque tous chômeurs dans ma rue. Que fait la commune? Elle s'occupe du centre-ville, mais a oublié les habitants des villages."

Nous reprenons la voiture, passons devant les grilles fermées de Carsid. Plus loin, un panache de fumée noire s'échappe d'une usine. Nous nous y arrêtons et découvrons un flot d'étincelles qui inonde la cour intérieure. Si le photographe a tenu à se cantonner à la photographie de rue, il a toutefois fait une exception: "Je ne voulais pas ne photographier que des chômeurs, des gens assis les bras croisés. Je voulais aussi montrer des travailleurs. Quoi de plus symbolique pour le Pays noir que de photographier dès lors ces ouvriers d'Arcelor Mittal enveloppés d'étincelles au coeur de la phase à chaud."

Magnette par-dessus l'épaule

Mi-février l'affaire "World Press Photo" éclate. Giovanni Troilo, un photographe italien, est récompensé pour son travail documentaire sur Charleroi. Le monde carolo est choqué par les images qui ne rendent en rien leur ville: légendes fantaisistes, mises en scène de soirées sado-masochistes... Le bourgmestre de Charleroi, Paul Magnette, adresse une lettre au jury du concours où il regrette le manque de caractère journalistique du reportage. Giovanni Troilo finira par perdre son prix lorsqu'il s'avère qu'une des photos a été prise... à Bruxelles. Vanfleteren redoute-t-il de réveiller les vieux démons avec sa propre vision de Charleroi? "Lorsque je photographiais, j'avais souvent l'impression d'avoir Magnette qui regardait par-dessus mon épaule. Je suis curieux de la réaction des Carolos." S'il est admiratif de la détermination de leur mayeur, il est toutefois critique pour sa volonté de raser le passé industriel qui est, à ses yeux, indissociable de l'image de la ville et, en romantique convaincu, qui en fait aussi sa beauté.

"Charleroi. C'est clair que le gris est noir", éditions Hannibal, version bilingue français-néerlandais, 256 pages, 35 euros. Exposition au Musée de la Photographie de Charleroi du 22 mai au 6 décembre 2015.

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