Riton, fils de Marcel

©Leslie Artamonow

Riton Liebman revient sur scène pour raconter son père, Marcel, professeur d'université, Juif de gauche pro-palestinien.

Didier Béclard

C'est d'abord l'histoire d'un enfant, Marcel, issu d'une famille juive conservatrice et austère qui a traversé la guerre et le nazisme dans la Belgique occupée. Il y a perdu son grand frère, Henri, déporté et mort à Auschwitz. C'est l'histoire de cet enfant devenu un homme, professeur renommé à l'Université Libre de Bruxelles et à la VUB. Militant de gauche, il adhère également à la cause palestinienne estimant qu'avoir connu la Shoah ne donne pas le droit aux Juifs de spolier et persécuter le peuple palestinien. Une conviction qui lui vaudra insultes - "renégat à la solde des Arabes" - et menaces de mort d'une partie de sa propre communauté. C'est l'histoire d'un père, racontée par son fils, devenu père à son tour et qui a de se construire et exister face à une image paternelle imposante.

Le besoin d'exister, Riton (le diminutif d'Henri) Liebman le ressent très jeune. À treize ans, il se présente au casting du film "Préparez vos mouchoirs" de Bertrand Blier. Il est retenu, ce qui lui vaudra de partager l'affiche avec Patrick Dewaere et Gérard Depardieu, et les draps avec Carole Laure. Sa mère ne voulait pas qu'il y participe. Son père, au contraire "était amusé, excité par tout cela, très excité. C'est lui qui m'a conduit à Paris pour trouver une chambre de bonne, il a conduit le bateau comme on dit. Il m'a accompagné comme je le ferais aujourd'hui pour mon fils s'il voulait s'installer à Londres ou ailleurs."

Il devient la vedette du quartier - "ce qui ne m'aide en rien à me taper des filles", dit-il - et part en vrille à l'école. Il monte à Paris à 17 ans, mais ne parvient pas nécessairement à transformer l'essai. S'il est l'affiche d'"Allons z'enfants" d'Yves Boisset, il échoue à entrer au conservatoire ou dans des écoles de théâtre. À 20 ans, il participe à quelques films - "La tête dans le sac" de Gérard Lauzier ou "Aldo et Junior" avec Aldo Maccione - qui, le moins que l'on puisse dire, ne feront pas date dans l'histoire du cinéma. Il se tourne alors vers l'écriture et présente son premier spectacle, "Dirk le rebelle", au Théâtre de Poche, à Bruxelles. Il revient au cinéma avec Klapish et Beneix, notamment, et réalise deux courts métrages, "Mercredi matin" et "Édouard est marrant". Il écrit un second spectacle, "Le sens du partage", toujours joué au Théâtre de Poche et mis en scène par le directeur même des lieux, Roland Mahauden.

Hérétique

Ce dernier avait pris l'habitude de présenter, chaque année au moment des fêtes, des "Contes érotico urbains" écrits par quatre auteurs différents au nombre desquels figurait régulièrement Riton Liebman. Une année, il a envie de changer et lui demande de rédiger un "conte hérético urbain", autrement dit sur l'hérétisme. "D'abord, je n'avais rien à dire, se souvient le comédien, puis ce fut une évidence que s'il y avait bien un hérétique, c'était mon père."

Marcel Liebman est décédé en 1986 des suites d'un cancer. "J'avais 22 ans quand il est mort, il m'a lâché très jeune, au moment où je sortais beaucoup en boîtes." Riton se rend compte qu'il y a des choses à raconter sur cet homme, sur son parcours, son engagement, sur les rapports entre lui et son enfant, sur son propre parcours. "Il a forgé ma personnalité et mon caractère, rebelle toujours en colère. Comme mon père, j'aime bien discutailler, reconnaît l'acteur. J'ai eu de bons contacts avec lui jusqu'au bout malgré les problèmes et la distance. Je suis très content de mon éducation, de ce qu'il m'a laissé, sur les valeurs familiales, l'amitié. C'était un mec bien, antiraciste. Ne pas tolérer le racisme était son premier combat. La destruction des Juifs, c'était d'abord une guerre raciste avant d'être antisémite."

Il écrit une forme longue de ce premier jet et demande à David Murgia de l'aider à "accoucher" de ce spectacle. "David a joué dans 'Je suis supporter du Standard'(le premier long-métrage de Riton Liebman, NDLR) et lors du visionnage des séquences, je trouvais qu'il faisait des remarques intéressantes, ce n'était pas con ce qu'il disait." Il ajoute: "Travailler ensemble est intéressant parce qu'il n'avait pas nécessairement la même vision du spectacle que moi. Moi, je vois plus le côté anecdotique. Lui, c'est le côté politique, le message de Marcel Liebman. David est un vrai acteur militant, politique, pour qui la parole de Marcel Liebman est très importante."

Héritage

De fait, pour David Murgia, Marcel Liebman est une figure qui impose le respect. "J'ai énormément de respect pour ces ouvriers de la critique qui, jour après jour, rigoureusement, marchent à contre-courant, dit le metteur en scène. Marcel Liebman était un anti-conformiste, un intellectuel critique et intransigeant. Pour lui, il ne suffisait pas seulement de comprendre mais également d'agir." David Murgia met aussi l'accent sur le rapport à l'héritage, qu'il soit familial, historique ou culturel. "C'est le fait qu'un père soit convoqué par son fils qui permet à l'un et à l'autre d'être racontés. C'est un aspect central de notre spectacle."

La collaboration entre les deux hommes s'est faite naturellement, hors du schéma classique de "direction d'acteur". "Dès le début du travail, il m'est apparu primordial que le spectacle lui appartienne, il ne pouvait pas juste 'me refourguer le bébé', explique David Murgia. Et moi, je ne devais pas en prendre les rênes. Je ne voulais pas 'diriger'Riton. C'est son histoire. Celle de son père. C'est lui qui l'écrit et c'est lui qui la joue." S'il considère que David Murgia est un acteur militant, Riton Liebman admet qu'il ne l'est pas, ou plus. "Militant? Non. Quand j'étais môme, oui. Aujourd'hui, je suis dans une association qui n'est pas politique. J'aide les gens par le biais de cette association."

Restait à trouver une scène pour présenter le spectacle. Roland Mahauden ayant passé le flambeau, le Théâtre de Poche n'était plus une évidence. Sur le conseil de Murgia, Riton prend contact avec Jean-Michel Van den Eeyden, le directeur du Théâtre de l'Ancre, à Charleroi, qui accepte d'accueillir la création. "Avec Jean-Michel, tout se passe bien, explique le comédien. Jusqu'ici tout se passe bien, mais on n'a pas encore parlé d'argent."

Au-delà de l'histoire du père, du fils et du militant, "Liebman renégat", c'est aussi l'histoire d'une famille, la mère, Adeline - dont la famille marquée par des valeurs de gauche aura une influence déterminante dans l'orientation idéologique de Marcel - les soeurs, les cousins, la communauté, bref, l'histoire d'une époque. Devant ce grand déballage d'une certaine intimité, on peut se demander comment une mère qui était si rétive à l'idée de voir son fils se donner en spectacle a apprécié la première mouture de la pièce. Quand elle l'a vue au Théâtre de Poche, elle a commenté à son rejeton: "C'était bien, mais j'ai eu un peu l'impression de traverser la rue en bikini."

"Liebman renégat", de et avec Henri Liebman, conception et collaboration à la mise en scène de David Murgia, composition et interprétation musicale de Philippe Orivel. Du 24 février au 6 mars au Théâtre de l'Ancre à Charleroi. www.ancre.be. Le 9 mars à la Halte, à Liège. lahalte.be Du 12 au 21 mars, au Théâtre Varia, à Bruxelles. http://varia.be Les 31 mars et 1er avril, à La Cité Miroir, à Liège. www.citemiroir.be

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