"Une carrière éclair comme la mienne n'est possible qu'en Australie"

©Robert Frith/Acorn Photo/HH

"A 26 ans, j'étais chef de cabinet d'un ministre d'Australie occidentale. C'était à peine un an après mon arrivée", explique Mathias Cormann, ministre australien des Finances, dans un entretien à L'Echo. Particularité: il est Belge.

Ses boutons de manchette arborent un kangourou. Il est fou d'Australian rules football - ce sport spectaculaire qui ressemble davantage au rugby qu'à notre football. Et il prononce la devise australienne "no worries" (pas de soucis) comme un véritable Aussie. Malgré tout, un léger accent trahit de temps en temps les racines belges du ministre australien des Finances.

Mathias Hubert Paul Cormann est né à Eupen le 20 septembre 1970. Il a grandi à Raeren, un village proche de la frontière allemande. Il s'est engagé très tôt en politique, au sein du Christlich Soziale Partei à Raeren. Après ses études de droit à Namur et Louvain, il a travaillé pour le parlementaire européen Mathieu Grosch, et fait campagne pour Joëlle Milquet. En 1996, il décide d'émigrer en Australie.

Après nous avoir raconté son premier contact avec la ville de Perth, en plein essor - et son premier job comme jardinier, il se tait. Pendant quelques secondes, le ministre se perd dans le souvenir de ses premiers mois en Australie. "J'ai tout de suite senti qu'en Australie, vous aviez l'opportunité de devenir quelqu'un et d'apporter quelque chose à la société", ajoute-t-il.

Cormann avait vu juste, comme en témoigne sa carrière éclair aux Antipodes. Après la victoire du Liberal Party - orienté centre droit -, il fut élu sénateur en 2007, soit 11 ans à peine après son arrivée dans le pays. Lors de son premier discours au Sénat australien, il s'est adressé aux Hautes Fagnes. "Bonjour papa, maman, Anita, Christel et Veronika!" Ses parents et ses soeurs suivaient son discours via internet, sur leur ordinateur. Six ans plus tard, il est nommé ministre des Finances.

Ce matin, à Canberra, Mathias Cormann a du pain sur la planche. Car l'Australie vit des moments difficiles. Ces vingt dernières années, the "lucky country" a connu une période de croissance permanente. Grâce à l'appétit des Chinois pour le charbon et le minerai de fer australiens, le pays a même échappé à la crise financière mondiale. Mais ces derniers mois, la croissance de l'industrie chinoise stagne. En d'autres mots, l'Empire du Milieu a réduit ses importations de matières premières en provenance d'Australie.

Le pays fait face à bien d'autres problèmes. Suite au ralentissement de la croissance économique, le déficit budgétaire australien est en hausse. On s'attend à ce que le déficit pour 2014 soit de l'ordre de 2,4% du PIB, ce qui est plus ou moins comparable à la Belgique. Et la semaine dernière, on a annoncé la fermeture du constructeur automobile Holden. La nouvelle a créé une onde de choc dans le pays: Holden est une icône nationale.

Depuis sa nomination en septembre, Cormann n'a pas perdu de temps. Ses fonctionnaires sont en train de mettre la dernière main au plan de réduction des dépenses du nouveau gouvernement. "Nous sommes occupés, il n'y a pas à dire", affirme-t-il en riant dans son bureau, situé dans le bâtiment du parlement australien. Le Parlement, construit sur une colline, en plein coeur de la ville, a la forme de deux boomerangs placés côte-à-côte.

Quasiment chaque semaine, le ministre prend l'avion pour se rendre de sa résidence à Perth, à la capitale australienne. Un vol de quatre heures et demie.

Une belle carrière vous attendait en Belgique. Pourquoi avez-vous décidé d'émigrer en Australie?

Mathias Cormann: Après avoir terminé mes études de droit à Louvain, j'ai reçu une bourse européenne Erasmus, et je suis allé étudier un an au Royaume-Uni. Je parlais allemand, néerlandais et français, mais je trouvais que c'était une bonne idée de connaître aussi l'anglais. A Norwich, j'ai rencontré une jeune fille originaire de Perth. Nous sommes tombés amoureux. En 1994, nous sommes partis ensemble en vacances à Perth. Et là... wow!

Wow?

C'était extraordinaire. Toute l'Australie bouillonnait, y compris l'Australie occidentale. L'économie était en pleine croissance, on avait besoin de gens partout. Il y avait tellement d'opportunités. Les plages étaient magnifiques. J'ai pensé: ici, ce n'est pas si mal après tout. En 1996, j'ai débarqué comme immigrant.

C'est donc par amour que vous êtes arrivé ici?

Au départ, oui. Cette relation n'a pas duré, mais entre-temps, j'avais déjà pris mes marques.

Vous êtes immédiatement devenu membre du parti libéral. Il n'y a pas beaucoup d'immigrants qui se lancent aussi rapidement dans la politique?

Lorsque je suis arrivé en Australie, je devais trouver un emploi. Mon diplôme belge n'a pas été immédiatement reconnu. J'ai alors réfléchi à ce que je pouvais faire avec mes compétences. En Belgique, j'avais travaillé pour des politiciens. J'ai pensé qu'un politicien serait peut-être intéressé? Je me suis inscrit au Liberal Party australien, car ses idées étaient très proches de mes propres convictions politiques. J'ai rapidement fait connaissance avec Chris Ellison, qui est devenu quelqu'un de très important pour moi. Il venait d'être élu sénateur et était également président de la commission du sénat pour les traités internationaux. J'avais suivi des cours de droit international, et je suis allé trouver Ellison en lui disant: "Voici ce que je sais faire, et je suis disponible, car je cherche un emploi." Je lui ai proposé de travailler comme bénévole, pour me créer un réseau de contacts. Deux semaines plus tard, Ellison m'a proposé un poste de conseiller. J'ai ensuite été impliqué dans la campagne électorale de l'État pour Rhonda Parker. Après les élections, elle est devenue ministre du gouvernement de l'Australie occidentale et m'a demandé si je voulais la suivre. C'était en décembre 1996. A Pâques, j'étais devenu son chef de cabinet. J'avais 26 ans et j'habitais en Australie depuis à peine un an. Il n'y a aucun autre endroit au monde où une telle chose aurait été possible.

Ensuite, les choses ont continué au même rythme?

Trois ans plus tard, je travaillais pour le premier ministre de l'Australie occidentale. En 2001, je suis devenu conseiller de Chris Ellison, alors ministre fédéral de la Justice. En 2007, j'ai été nommé sénateur. J'ai été réélu en 2010. Et aujourd'hui, nous voici ici.

Avez-vous parfois entendu des gens dire "Que fait-il ici, cet étranger?"

En général, les Australiens sont très ouverts envers les immigrants. La majorité des habitants sont eux-mêmes des immigrants, ou ont des parents, des grands-parents ou arrière-grands-parents qui ne sont pas nés en Australie. Ce pays a été construit par des immigrants venant de tous les coins du monde. C'est ce qui explique que la société australienne soit une société où vous pouvez réussir, simplement en travaillant dur. Les Australiens partent du principe que vous faites de votre mieux.

Que vous faites le maximum pour apporter votre contribution à la société. Vous êtes très vite adopté.

Lorsque vous avez fait campagne en 2007 pour un siège au Sénat, un de vos détracteurs a dit que ce siège devait revenir à quelqu'un qui résidait dans le pays depuis plus longtemps que vous...

Oh, il a dit cela parce que j'étais son concurrent. Je ne m'attendais pas à ce qu'il dise des choses gentilles à mon sujet. Si vous faites de la politique, vous serez toujours critiqué, quelle que soit la raison.

Cela fait maintenant trois mois que vous êtes ministre des Finances. Vos prédécesseurs ont eu la vie plus facile: ils pouvaient s'appuyer sur les revenus des mines, alors que vous allez devoir faire des économies.

La croissance économique stagne en Australie, en partie à cause de la baisse des flux commerciaux. L'économie mondiale est encore fragile. Et le cours élevé du dollar australien a un impact considérable sur notre compétitivité: les produits australiens sont plus chers à l'étranger. Mais une autre raison, c'est que le gouvernement précédent (social-démocrate) nous a laissé une barque bien chargée. Il a trop dépensé, et le pays se retrouve endetté, ce qui n'était pas le cas auparavant. Le déficit budgétaire est aussi l'héritage du gouvernement précédent.

Nous devons maintenant nous débarrasser des mesures et des impôts qui ont miné la compétitivité de l'Australie. La taxe sur les émissions de CO2, par exemple, n'est pas bonne pour nos entreprises. Nous voulons aussi supprimer les impôts sur les revenus élevés des sociétés minières, qui touchent un secteur important.

La fermeture des usines Holden a créé une onde de choc en Australie. En Belgique également, de nombreux constructeurs automobiles ferment leurs portes. Pensez-vous qu'il y a encore une place pour l'industrie de fabrication en Occident?

Oui, j'en suis convaincu. Il est clair que l'industrie automobile australienne avait beaucoup de mal à rester concurrentielle sur le plan international, malgré les subsides dont elle bénéficiait depuis des années. Je trouve défendable l'idée d'aider une industrie avec l'argent des contribuables pendant une période de transition.

Mais vous ne pouvez pas garder indéfiniment à flot une société à l'aide de subsides. Nous devons nous concentrer sur des secteurs où nous sommes davantage concurrentiels.

A quels secteurs pensez-vous?

En Australie, nous avons des fournisseurs qui fabriquent des produits de très haute qualité pour l'industrie minière. Nous produisons aussi des équipements très avancés pour le secteur médical. Il y a beaucoup d'opportunités pour des entreprises innovantes. Saviez-vous que dans les années quatre-vingt, l'Australie avait une industrie textile florissante? Et que nous fabriquions des vêtements? Jusqu'à la baisse des barrières douanières à l'importation. C'est devenu plus avantageux pour les consommateurs: les vêtements importés d'Indonésie et de Chine étaient bien meilleur marché. De nombreux Australiens ont perdu leur emploi, mais ils ont ensuite trouvé mieux. De nouvelles usines ont été créées. Elles avaient un grand besoin de personnel.

Mais un ancien travailleur de Holden de 55 ans aura sans doute du mal à retrouver un emploi?

Dans ce genre de situation, les autorités doivent aider. Nous sommes en train d'y réfléchir. Vous devez soutenir ceux qui en ont le plus besoin, et en même temps, donner à l'économie l'occasion de s'adapter.

Vous faites partie d'un gouvernement libéral. Il y a peu, il a interdit la reprise de l'exportateur de céréales GrainCorp par la société américaine ADM. Cela ressemble plutôt à une mesure protectionniste, non?

Là, je ne suis pas d'accord. Nous ne sommes pas protectionnistes. Depuis le mois de septembre, le gouvernement a approuvé 132 propositions d'investisseurs étrangers, et en a refusé une seule. Les investissements étrangers sont très importants pour l'Australie. Mais parfois, les intérêts nationaux sont menacés. Le soutien du public est important. Ici, l'opinion publique ne soutenait pas ce projet, et il y a eu de nombreuses levées de boucliers de la part des gens directement concernés. Avec pour conséquence que d'autres reprises par des étrangers pourraient être plus difficiles à l'avenir. Nous ne pouvons pas le nier.

Vous dites que l'Australie n'est pas protectionniste. Pourtant, les investissements étrangers en Australie doivent être approuvés par les autorités. Ce n'est pas le cas en Europe occidentale.

La situation est différente en Europe de l'Ouest. L'Union Européenne est un marché de 400 millions de personnes, avec une économie mature. Nous ne sommes que 23 millions, sur un immense continent. Notre croissance a été très rapide ces dernières années, en partie grâce à des capitaux étrangers. Mais nous devons garder la possibilité d'évaluer si les actions et plans d'un investisseur étranger vont ou non dans le sens des intérêts nationaux.

Vous connaissez par coeur la politique belge et australienne. Selon vous, quelle est la principale différence?

C'est difficile à dire. En Belgique, j'avais l'habitude qu'après chaque élection, il fallait attendre longtemps avant de savoir à quoi allait ressembler le gouvernement. En Australie, on sait tout de suite qui a gagné les élections, et qui devient premier ministre. 2010 est une exception. Cette année-là, la formation du gouvernement a pris 17 jours.

Le gouvernement australien dit qu'il souhaite vivement créer des liens commerciaux. Avez-vous des conseils à donner aux entreprises et investisseurs belges?

Oh, les entreprises belges s'en sortent assez bien en Australie. Les sociétés belges de dragage travaillent tant sur la côte est que sur la côte ouest de l'Australie. Il y a des entreprises actives dans le secteur minier. L'an dernier, le Roi nous a rendu visite, dans le cadre une mission économique. A l'époque, il n'était encore que prince héritier. Pendant sa visite, j'ai beaucoup appris sur les nombreux investissements et activités des entreprises belges en Australie. Je ne pense pas qu'elles aient besoin de mes conseils!

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