Le banquier pèlerin

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Parcourir 4.500 kilomètres à pied en l'espace de six mois: tel est le défi un peu fou que s'est lancé Werner van Zuylen, banquier privé et père de famille nombreuse.

Un beau jour, Werner van Zuylen a décidé de tout laisser tomber pour se rendre à Saint-Jacques de Compostelle. Une démarche qui n'a plus rien d'exceptionnel; des dizaines de milliers de gens le font chaque année (lire ci-dessous). Sauf que le banquier privé Werner van Zuylen n'a pas pris une des grandes routes "classiques" empruntées depuis le Moyen-Âge menant vers cette Terre promise qu'est l'extrémité de la Galice, au bord de l'océan Atlantique. Non, ce père de six enfants a choisi de partir de Moscou à travers les plaines de Biélorussie et d'Europe de l'Est pour ensuite rejoindre le parcours traditionnel au Puy-en-Velay en France. "J'avais visité Moscou en 1980, à 19 ans, c'est alors que débuta ma passion pour l'histoire, la culture et la langue du plus grand pays du monde", se souvient-il.

Mais quelle mouche a donc piqué ce financier de vouloir ce lancer dans une telle aventure? "C'est un privilège que je voulais m'accorder dans cette vie éphémère. Je voulais m'éclipser de la finance, du trafic, du confort et surtout du conformisme dans lequel nous sommes entraînés malgré nous. J'étais en recherche d'un peu plus d'essentiel. J'avais besoin de marche, de solitude, de silence, d'une parenthèse dans ma vie." Si le pèlerinage vers Saint-Jacques est une tradition chrétienne vieille de près de mille ans, la plupart des pèlerins modernes ne sont pas des grenouilles de bénitier. "Je proviens d'une famille catholique, mais je suis peu croyant et peu pratiquant", confesse-t-il. "Par contre je suis très respectueux des croyances des autres, pour autant qu'elles soient compatibles avec les valeurs humaines fondamentales."

Encore fallait-il, avant de pouvoir entamer ce saut dans l'inconnu, convaincre sa famille et son employeur. "Quand j'ai fait part de mon projet à mon épouse Isabel, au retour de vacances en Sardaigne, c'était Hiroshima dans l'avion, j'étais comme un fantassin dans la Somme courbé dans sa tranchée jusqu'à l'atterrissage à l'aéroport de Charleroi", se souvient-il. Progressivement, elle se résigne et accepte de s'occuper, pendant 6 mois, de leurs 6 enfants, avant de se transformer en "plus fidèle supportrice" de son mari. Quant à l'employeur, la Banque Delen, elle accorde son feu vert au terme d'une semaine de délibérations.

Perdu dans les marécages

Le 15 juillet 2013, notre banquier se retrouve sur la Place Rouge, bottines aux pieds et bâton à la main. Son incroyable périple solitaire, il le raconte dans un ouvrage que viennent de publier les éditions Racine ("A pied, de Moscou à Compostelle"). En traversant l'Europe d'Est en Ouest, à travers les campagnes, il évite les grandes agglomérations, mais il va à la rencontre des gens.

Dans cette Europe encore marquée par les privations de l'ère communiste, les gens vivent souvent très modestement. "Mais la volonté de partager le peu qu'ils possèdent en font à mes yeux des aristocrates."

À deux reprises, Werner van Zuylen a eu très peur. "Une première fois lorsque je me suis perdu en plein milieu d'une vaste forêt marécageuse en Biélorussie, coupé du monde et des cartes géographiques. J'en suis sorti un peu par hasard, après 13 heures d'errance, lorsque j'ai entendu au loin le moteur d'un grutier en train de travailler en lisière de forêt. Le deuxième accroc, c'était dans les environs de Prague, en mangeant dans une auberge. Je me suis coincé un morceau de poulet dans la gorge. Impossible de m'en débarrasser. Et plus j'essayais, plus c'était coincé. J'ai pu heureusement être libéré de mes souffrances dans un hôpital sous anesthésie générale."

"On ne sort pas indemne d'un tel périple", admet-il. "Ce ne sont pas les petits bobos et les 16 kilos perdus que je retiens. Ce sont surtout deux thèmes: l'écosystème et l'humain. En parcourant ainsi le continent, on ne cesse de s'émerveiller devant ce que le Grand Mystère a mis à notre disposition, cette nature dont nous ne sommes que des locataires et que nous traitons de manière irresponsable. Par ailleurs, on rencontre l'homme dans tout son paradoxe, l'homme capable de fraternité mais aussi habité de haines ancestrales." Il croise ainsi régulièrement certains stigmates des conflits passés. "Des stèles et des plaques commémoratives indiquent le lieu de tel pogrom ou de tel massacre."

Un banquier ne sort pas non plus indemne d'une telle expérience par rapport à la notion de l'argent, du profit et du capitalisme. "Depuis la préhistoire, l'homme a vécu en symbiose avec la faune et la flore qui l'entoure. Avec la révolution industrielle, l'homme s'est octroyé un pouvoir de domination sur la nature pour subvenir à ses besoins ou aux besoins qu'il s'est lui-même créés. Où vont nous mener ces appels à la consommation et à la surconsommation? Vu la vitesse avec laquelle on détériore les ressources naturelles, quel héritage allons-nous transmettre aux générations suivantes?"

Un couloir européen

Mais ce que Werner van Zuylen retient surtout de son odyssée, c'est d'avoir traversé le continent européen "en homme libre". "Ce couloir, d'Est en Ouest, depuis Moscou, est redevenu ouvert et libre depuis une vingtaine d'années après un siècle de barrières rigides. On a eu la révolution russe, les deux guerres mondiales, la guerre froide. Depuis, ce couloir est redevenu accessible, mais fragile. De nouveaux nationalismes resurgissent. Voyez ce qui se passe dans le Donbass ukrainien. Il est de notre devoir de mettre tout en oeuvre pour que les axes qui traversent l'Europe restent ouverts et libres, dans un contexte de paix, de fraternité et de liberté."

"Je ne me suis pas non plus transformé en doux rêveur, pacifiste fleur bleue", tempère-t-il. "Mais je suis certainement devenu plus tolérant par rapport à la différence. Plus intolérant aussi à l'égard de l'intolérance: j'ai de plus en plus de mal par rapport à l'irrespect entre les hommes ou quand un acte est posé contre la nature."

"A pied, de Moscou à Compostelle", Werner van Zuylen, éd. Racine, 198 pages, 19,95 EUR.

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