interview

Edouard Delruelle: "#MeToo est à la fois nécessaire et inquiétant"

©Photo News

Edouard Delruelle est professeur de philosophie politique à l’ULg. Il revient sur le phénomène #MeToo qu’il juge utile à la libération de la parole mais qui renvoie au fantasme (et aux dangers) d’une hypernormalisation de la parole et des comportements.

Interview
par Serge Vandaele

L’affaire Harvey Weinstein, du nom du célèbre producteur hollywoodien accusé de viol par plusieurs femmes et d’agression sexuelle par des dizaines d’autres, a entraîné une prise de conscience autour du harcèlement des multiples formes de discriminations que subissent les femmes. Sur le réseau social Twitter, les hashtags #Metoo et #Balancetonporc se sont répandus à travers toute la planète. Edouard Delruelle est professeur de philosophie politique à l’ULg. Il revient sur ce phénomène qu’il juge utile à la libération de la parole mais qui renvoie au fantasme (et aux dangers) d’une hypernormalisation de la parole et des comportements.

©Photo News

#MeToo et #Balancetonporc qui ont permis aux femmes victimes de harcèlement ou d’agressions sexuelles de partager leur histoire se sont largement exportés à travers le monde. Est-ce le signe d’une viralité extrême — d’un buzz — ou l’expression refoulée d’un malaise énorme à propos de la condition de la femme qui explose soudainement?

C’est évidemment un peu des deux. Ce hashtag est à coup sûr l’expression d’un vrai problème qui revêt deux facettes. Il y a d’abord le problème Weinstein qui est moins un problème de discrimination à propos des femmes ou des violences faites à l’encontre des femmes qu’un problème de violence faite à l’égard des "faibles".

En effet, ce qui a profondément ulcéré dans l’attitude de Weinstein, ce n’est pas tant son addiction au sexe mais que ce personnage jouissait de son pouvoir pour humilier. Ce qui choque, c’est de faire subir de tels actes à quelqu’un en position d’infériorité, autrement dit dans une relation de subordination. On est clairement dans le registre de la cruauté.

Il n’y a d’ailleurs pas que les femmes qui en sont victimes. Cette cruauté se manifeste aussi sur base de la race, de l’orientation sexuelle ou simplement quand un petit chef va jouir des petites ou des grosses humiliations qu’il va faire subir vis-à-vis de son subordonné.

En fait, le mouvement #MeToo aurait très bien pu englober les homosexuels, les employés, les subordonnées, les juifs, les musulmans… Tout qui a déjà subi des formes d’humiliation et de cruauté.

Concernant les femmes, l’ensemble des discriminations à leur encontre est une réalité persistante malgré les prétentions à l’égalité écrite dans nos lois et dans notre constitution. À juste titre, elles leur sont d’autant plus insupportables que le discours officiel et juridique prétend qu’il y a égalité. Et ces formes de discriminations restent nombreuses: dans le monde du travail, par la double journée qui touche à l’organisation domestique etc.

Dès lors, tout ce qui permet de lutter contre ces discriminations est le bienvenu y compris l’usage des médias sociaux qui permettent de libérer la parole et l’émergence de formes d’organisations pour les combattre.

©Photo News

Vous disiez qu’il y a deux facettes à cette affaire Weinstein et ce qu’elle a suscité comme réactions…

Oui, je pense que ce qu’on voit c’est aussi le symptôme d’autre chose. Sous couvert de ces luttes, je le répète tout à fait légitimes contre le harcèlement, il y a l’expression d’un puritanisme qui se manifeste, d’une police de la pensée ou si l’on préfère d’un politiquement correct.

Dans une société névrosée comme la nôtre, dans une société où les liens sociaux se défont, la moindre inconvenance, la moindre provocation, le moindre propos peut vite est considéré comme totalement intolérable. Ce n’est pas pour rien que ce mouvement est parti des pays anglo-saxons, des pays de culture protestante, très puritains, qui sont porteurs d’hyperconformisme, de transparence absolue des rapports humains et d’hypernormalisation des comportements.

Or, on sait bien que les rapports humains, en particulier les rapports amoureux, sont faits d’ambiguïté, d’hybridité, de provocations, parfois même de transgressions. Il s’agirait donc de gommer tout ce qui fait la chair de nos relations humaines et leur essence.

Ce mouvement #MeToo peut donc avoir des effets pervers en voulant normaliser au maximum la société et en cherchant de façon fantasmatique à "juridifier" toutes ses relations. Savez-vous qu’aux Etats-Unis il y a désormais cette idée que même pour prendre la main, même dans le cas d’un baiser entre adolescents, il faudrait au préalable obtenir le consentement… Que fait-on de la spontanéité, de l’audace si tout est codifié?

Cette critique que je fais ne doit évidemment pas interdire de lutter radicalement contre toutes les formes de discriminations faites aux femmes. Mais ce phénomène d’hypernormalisation risque de masquer la réalité du premier combat qui est on ne peut plus légitime.

Tout cela démontre une société qui est même profondément malade. Cela se vérifie quand même les situations les plus banales et quotidiennes comme les relations de travail entre un homme et une femme par exemple, un simple échange de mail ou un dîner en tête-à-tête, deviennent potentiellement problématiques.

Notre société est profondément malade dites-vous. Pourquoi?

Le lien social n’est plus une évidence dans notre société. Qu’est-ce qui distingue fondamentalement les sociétés traditionnelles des sociétés modernes? Dans les sociétés traditionnelles les liens sociaux sont évidents. Femmes, hommes, maîtres, élèves ou serviteurs… Quelle que soit la condition chacun sait quelle est sa place dans la société et connaît l’ordre social. Cela a évidemment des inconvénients: des hiérarchies très rigides, de fortes inégalités, une forte codification des rapports sociaux… Mais d’un autre côté, c’est aussi très sécurisant puisque la relation sociale est au préalable définie.

Aujourd’hui, plus rien de tout cela. Et à mon sens la seule chose qui pourrait s’y substituer ce sont de grands idéaux, de grands récits, un progrès social, le sentiment que demain sera meilleur et que donc on peut reconstruire la société et se projeter dans l’avenir.

Je crains cependant que cela non plus ne nous soit plus permis car nous sommes dans une société qui est en dérèglement. Et dans un monde déréglé, c’est comme si le pendule s’affolait de manière chaotique et que l’on passerait de relations hyperviolentes – qu’elles soient géopolitiques, économiques, sociales… — à ce désir éperdu de juridification, de codification, de normalisation.

En fait, on ne sait plus jusqu’où on peut aller dans une relation sociale. Jusqu’au harcèlement à la manière d’un Weinstein ou d’un DSK ou s’il faut tout borner jusqu’à demander l’autorisation préalable à une femme pour lui faire un compliment? Des rapports sains et libres sont évidemment quelque part entre ces deux extrêmes.

Le défi consisterait donc de trouver ce juste milieu qui se définirait dès lors comment?

Une société cherche toujours un juste milieu. Je crois que l’être humain a, à la fois besoin d’automatismes, d’habitudes mais il a besoin aussi de pouvoir transgresser, choquer, blesser, inquiéter.

Si je reprends une célèbre expression de la cour européenne des droits de l’homme, la liberté d’expression va jusqu’à des propos qui heurtent, qui choquent et qui inquiètent, même chose en matière de comportements, sans quoi une société moderne n’avance plus, ne se renouvelle plus.

Le juste milieu ce serait peut-être la civilité, autrement dit à la fois un certain respect des coutumes et des traditions dans le sens où l’on ne fait pas n’importe quoi n’importe où dans n’importe quelles circonstances et, d’un autre côté, une certaine liberté qui autorise la transgression et la nouveauté. La civilité se trouve dans cet intermédiaire.

©Photo News

Le mouvement #MeToo prône le recadrage systématique de la part de celui ou celle qui se sent attaqué. Il ne faudrait plus rien laisser passer. Cela peut-il mener à des dérives comme le prétend une carte blanche signée par un collectif de femmes dont Catherine Deneuve?

On revient au caractère ambivalent du phénomène de société autour de ce hashtag. Il est autant nécessaire qu’inquiétant. Nécessaire pour faire que la parole se libère, que des gens soient poursuivis et inquiétés pour les actes qu’ils ont commis et inquiétant par ses excès possibles, l’épuration qui est prônée, les délations qui en découlent. Quand on voit par exemple un acteur déprogrammé pour des faits d’il y a 20-25 ans, certes avérés mais dont on ne connaît pas la teneur exacte parce qu’il n’y a pas jamais eu de procès, c’est excessif et on touche là à ce qu’il a de plus détestable dans le politiquement correct.

Le bon côté du politiquement correct c’est la civilité, c’est-à-dire faire attention à son langage et son comportement mais quand ce politiquement correct débouche sur des réactions pathologiques, on tombe dans une société où tout comportement devient potentiellement suspect, plus aucune nouveauté en matière de comportements n’est possible, ce qui est le propre des sociétés totalitaires. On n’en est évidemment pas là. Et si je dis cela, c’est précisément pour provoquer…

Les principaux dangers du puritanisme c’est de ne pas voir ce qu’il y a de véritablement insupportable dans le comportement d’un Weinstein, dans les discriminations faites aux femmes. En noyant tout, en mélangeant tout, on perd le sens de la gravité et de la réalité des actes. Lorsqu’on met sur le même plan un compliment et le comportement d’un Weinstein, on dénature, on émousse le juste combat qui doit se porter sur la cruauté, l’humiliation et les discriminations qui persistent.

Que va-t-il rester de ce mouvement?

Ce n’est pas un mouvement de médias sociaux ou des médias qui fondent un mouvement social. Un mouvement social c’est quand, à un moment donné, des forces politiques s’organisent avec un État qui prend ses responsabilités en prenant un certain nombre de dispositions concrètes. Mai 68, par exemple, fut un vrai mouvement social qui s’est fait sur l’égalité homme-femme, la libération sexuelle etc.

La crainte, ici, avec le hashtag #Metoo, c’est qu’on en reste aux médias, c’est-à-dire à l’écume. Ce qu’il faut c’est transformer l’essai. Aux Etats-Unis, par exemple, les meurtres de personnes noires génèrent régulièrement un grand émoi voire des émeutes mais au final il n’y a jamais un mouvement social qui se cristallise, aucun mouvement politique qui s’organise et l’État ne réagit donc toujours pas.

Lire également

Contenu sponsorisé

Partner content