Est-il encore possible de sauver l'État providence?

Selon diverses études, 40 à 70% des emplois seraient menacés par des robots d’ici 20 ou 30 ans. ©AFP

Plus de dépenses et moins de recettes conduiront à l’effondrement de l’État providence.

Par Olivier Hubert, ingénieur de gestion et politologue

Depuis la fin des années 1970, l’État providence est en crise. La récession, le chômage de masse et les difficultés de financement de ce système rendent sa survie compliquée.

L’État providence s’est développé dans un contexte d’organisation collective efficace du travail. Depuis les années 1950, les syndicats négociaient avec le patronat des conventions collectives pour les travailleurs en échange de la paix sociale.

La sécurité sociale offrait un filet de sécurité efficace en cas de chômage ou d’incapacité de travail temporaire. Le plein-emploi et la pyramide des âges favorable permettaient de financer facilement le système. Aux États-Unis, le système d’économie capitaliste planifiée donnait d’excellents résultats. Cette époque semble aujourd’hui définitivement révolue.

Les évolutions de marché de l’emploi constituent un premier facteur menaçant l’État-providence. Le chômage endémique est la résultante d’une automatisation croissante de l’économie. La technologie permet de réduire de plus en plus le nombre d’emplois dans l’industrie et les services.

Des robots qui en fabriquent d’autres…

Aujourd’hui il est possible de construire une voiture entièrement à partir de robots, eux-mêmes fabriqués par des robots.

Dans les services, de nombreux métiers, tels que secrétaires ou comptables sont également en voie de disparition. Ces emplois bien rémunérés et stables sont progressivement remplacés par des emplois peu qualifiés et/ou peu rémunérés, comme les aides ménagères ou les livreurs à vélo. Les nouveaux emplois ne permettent bien souvent pas de vivre confortablement et encore moins de financer l’État-providence tel qu’on l’a connu.

Jusqu’à la fin des années 1970, les hausses de productivité étaient assorties de hausses de salaires ou de réduction du temps de travail. Tant que la consommation augmentait, le système fonctionnait parfaitement pour la plus grande satisfaction du patronat et des syndicats. Tout le monde ou presque avait un emploi qui permettait de vivre dignement et d’accéder à la propriété.

Discours dominant

Depuis les années 1980, le patronat ne semble plus vouloir de ce compromis qui se révélait pourtant efficace. Le discours dominant aujourd’hui est celui de la compétitivité et de la flexibilité. La réduction collective du temps de travail est aujourd’hui considérée comme une aberration. Pour autant, est-ce réellement une aberration?

Faisons fonctionner notre imagination et projetons-nous dans un avenir pas si lointain. Nous savons que le nombre de robots augmentera rapidement dans les années à venir.

Selon diverses études, 40 à 70% des emplois seraient menacés par des robots d’ici 20 ou 30 ans. Beaucoup de travailleurs vont se retrouver au chômage et ils ne pourront plus financer la sécurité sociale.

Plus de dépenses et moins de recettes, conduiront donc à l’effondrement de l’État providence. On aura alors une vaste majorité de la population qui vivra dans la pauvreté et sera amenée à trouver des moyens de subsistance autrement, notamment par le troc, l’artisanat, la culture de légumes, la médecine par les plantes, etc.

Cette population sera reléguée dans les zones périphériques des pays occidentaux et deviendra de facto une population de néo-ruraux par dépit. De l’autre côté, on aura une petite minorité de la population qui aura accès à la profusion de biens matériels, à la médecine moderne, etc. Ces deux mondes peuvent-ils coexister pacifiquement?

La logique implacable de Bill Gates et le réalisme de Elon Musk

Le discours dominant aujourd’hui est celui de la compétitivité et de la réduction des impôts sur le capital et la prise de risque. Quelques voix encore minoritaires proposent de taxe davantage le capital.

Bill Gates propose par exemple de taxer les robots de la même manière que les ouvriers qu’ils remplacent. Taxer les robots revient dans les faits à taxer le capital.

La proposition de Bill Gates repose sur un raisonnement économique simple et implacable. La répartition primaire des revenus, c’est-à-dire la rémunération du travail et celle du capital, est amenée à se déformer au profit du capital dans les décennies à venir en raison de la robotisation.

La répartition secondaire des revenus, c’est-à-dire après redistribution des revenus par l’impôt, est donc amenée à changer profondément également.

En effet, si il y a moins de revenus du travail il faudra financer l’État et la sécurité sociale par d’autres sources de richesses, à savoir les revenus du capital. Cette conséquence inéluctable est pourtant refusée par la majorité du patronat, qui ne voit que ses intérêts à court terme.

La frange la plus réaliste du patronat, dont Elon Musk est le plus célèbre représentant, est prête à faire quelques concessions: "Il y a de très bonnes chances que nous finissions par avoir un revenu de base universel, ou quelque chose comme ça, à cause de l’automatisation. Je ne vois pas comment faire autrement, et c’est ce qui devrait arriver je pense."

L’idée qui émerge aujourd’hui est bien celle du revenu universel.

Cette idée devrait gagner rapidement du terrain et l’emporter, car elle présente de nombreux avantages pour le patronat par rapport à la réduction collective du temps de travail.

Le premier avantage du revenu universel est de donner un revenu minimum à tous les travailleurs évincés par les robots.

Le second avantage que peut y voir le patronat est que la sécurité sociale devient superflue et par conséquent une grande partie de la bureaucratie nécessaire pour la gérer.

Pourquoi encore financer l’enseignement public?

Le patronat pourrait aussi voir d’autres avantages, comme la suppression de l’enseignement public. En effet, le patronat considère aujourd’hui que l’école ne sert qu’à former les travailleurs de demain. Pourquoi financer un enseignement pour tous, s’il n’y a plus besoin de main-d’œuvre formée?

On pourrait aller encore plus loin et se demander pourquoi encore financer les services de santé et de sécurité dans les zones périphériques, puisque ces zones n’apporteraient rien à la création de richesses.

Radical? Ce n’est que la conséquence logique du revenu universel porté par une frange croissante du patronat.

L’avenir que nous réserve la robotisation est assez sombre. L’État providence ne devrait plus tenir très longtemps, vu la disparition rapide des emplois. La question qui se pose alors est quelle société pourra émerger de ces grands bouleversements.

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