Etienne de Callataÿ et Bruno Colmant pour une austérité intelligente

Bruno Colmant et Etienne de Callataÿ

Étienne de Callataÿ parle d’"austérité intelligente", Bruno Colmant plutôt de "discipline prospective". Une seule certitude: des décisions s’imposent.

Bruno Colmant, "deputy CEO" d’Ageas et professeur à la Vlerick et à l’UCL, et Étienne de Callataÿ, le chef économiste de la Banque Degroof, publieront bientôt un livre sur la fiscalité en Belgique, dont nous reparlerons dans nos colonnes. Ici, ils débattent des grands choix qui s’offrent à la Belgique.

Selon le Bureau du Plan, la conjoncture permet une petite embellie budgétaire cette année. Une bonne nouvelle…

Étienne de Callataÿ: Selon moi, il faut regarder à beaucoup plus long terme. Dans les années 2000, on s’est focalisé sur un objectif budgétaire annuel, à savoir atteindre l’équilibre. Mais on a gaspillé une période de conjoncture favorable qui aurait dû permettre d’être plus prospectif. Ce qu’il faut, c’est assurer la pérennité de nos systèmes sociaux à l’horizon 2030-2050. Voilà le véritable enjeu. Si on se fixe comme objectif un retour à l’équilibre en 2015, on va s’interdire de prendre des mesures qui commencent par coûter budgétairement. Alors que de telles mesures sont peut-être les plus intelligentes. Je prends un exemple: les retraites des fonctionnaires. On pourrait imaginer un nouveau "deal" où, pour les nouveaux arrivants, on diminue les montants des pensions, mais on augmente les salaires. Cela coûtera plus cher dans l’immédiat. Mais comment motiver autrement un jeune universitaire dynamique d’entrer dans la fonction publique? Ce n’est certainement pas en lui disant qu’il ne sera pas bien payé, mais qu’en revanche il touchera une super-pension dans 30-40 ans.

Bruno Colmant: Pendant dix ans, on a effectivement eu l’impression qu’on résolvait le problème du déficit et de la dette, parce que le PIB augmentait et que le ratio de la dette s’améliorait mécaniquement. Dans le même temps, la situation des autres pays se dégradait. On pensait que la Belgique rentrait dans les clous européens. C’était une grave erreur. Nous avons connu des baisses d’impôts qui n’ont pas été utilisées à bon escient. Aujourd’hui, nous avons besoin d’un véritable plan à long terme des finances publiques. En réalité, nous faisons du cabotage budgétaire plutôt que de traverser l’Atlantique. Le cabotage ne mène jamais très loin.

La Belgique a donc besoin d’une nouvelle cure d’austérité selon vous.

De Callataÿ: A titre personnel, je suis partisan d’une austérité budgétaire, mais d’une austérité intelligente. Une austérité qui est de nature à stimuler l’activité économique.

Colmant: Plutôt que de parler d’austérité, je parlerais de rigueur ou mieux encore de discipline. De discipline prospective…

De Callataÿ:  Je vous cite un exemple qui permet de concilier austérité et croissance économique. C’est l’âge du départ à la retraite. Quand on relève l’âge effectif du départ à la retraite, on induit une économie budgétaire. Mais, dans le même temps, on augmente le potentiel productif de l’économie. Il y a donc parfaitement moyen de mettre en œuvre des mesures d’austérité qui servent la croissance. Il faut que nos hommes politiques fassent preuve ici de pédagogie et qu’un consensus sur ce type de réforme soit de mise.

Relever l’âge de la retraite risque de faire grincer des dents.

De Callataÿ:  Ce n’est pas tellement remonter l’âge officiel de la retraite qui est nécessaire, même si cela aurait une vertu de conscientisation de la population. C’est plutôt relever l’âge du départ effectif à la retraite, et tendre vers les 62 ans. Mais il faut commencer par dire aux travailleurs d’Opel, de Godiva et consorts qu’il ne sera plus possible de prendre une prépension à 50 ou 52 ans.

Colmant: Plus largement, comment n’a-t-on pas profité de cette crise pour être plus décisif en matière de choix politiques? Comme l’a dit un jour Hillary Clinton, "never waste a good crisis". Nos modèles ne sont plus adaptés à une économie globalisée. On s’est trompé de message. Après le déclenchement de la crise, on a voulu rassurer en garantissant le confort d’une économie d’antan, un État providence, grâce notamment aux stabilisateurs automatiques (allocations de chômage). Ceci plutôt que de saisir l’opportunité de cette crise pour repenser le modèle pour les générations suivantes. Ce qui m’ahurit complètement, c’est qu’on ne parle jamais des jeunes dans les programmes politiques. On se confine aux problèmes de pensions, de vieillissement, de soins de santé et de médicaments… Personne n’évoque des mesures stimulatrices qui permettraient de donner de l’espoir aux jeunes. Mes étudiants me disent qu’ils ne pensent qu’à une chose: s’installer à l’étranger. C’est inquiétant.

Dans cet effort budgétaire à venir, faudra-t-il taxer le capital?

De Callataÿ:  Si l’essentiel des efforts doit venir des dépenses, on ne fera pas l’économie de mesures du côté des recettes. Mais on doit être attentif à plusieurs éléments. Nous devons alléger le coût du travail, et donc abaisser les cotisations sociales. C’est une exigence résultant du contexte international. Vu ce même contexte, nous avons un impôt des sociétés qu’il est difficile de majorer. Enfin, toucher à l’impôt sur les personnes physiques revient à alourdir les charges sur les revenus du travail. Ce n’est donc pas une bonne idée. Cela nous laisse finalement comme solutions: l’impôt sur la consommation et l’impôt sur le capital et l’épargne. Mais penser que taxer davantage le capital ou les revenus du capital parviendrait à répondre à tous les défis budgétaires est illusoire. Donc, l’essentiel devra provenir d’une taxation de la consommation, en particulier de la consommation polluante. Toutefois, on peut penser que, politiquement, le capital sera également mis à contribution. A l’étranger, le capital est globalement davantage taxé que chez nous. Sans que cette fiscalité belge plus attrayante ait donné lieu à un entreprenariat plus dynamique, à des entrées en Bourse multiples et donc contribué à doper notre économie.

Faut-il taxer le capital ou plutôt le revenu du capital?

De Callataÿ:  Je dirais intuitivement qu’il faut taxer le revenu du capital. Cela semble plus équitable. Prenez l’exemple d’un pêcheur de l’île de Ré. Parce que c’est devenu un endroit à la mode, la valeur de son patrimoine immobilier a flambé de telle manière qu’il pourrait être soumis à l’impôt sur la fortune. Alors que ses revenus ne lui permettent évidemment pas de payer cet impôt.

Colmant: Taxer le capital serait un message dramatique. Car les personnes physiques ont déjà été épouvantées par la fragilisation de leur épargne de précaution. Si on leur dit que leur épargne va être taxée, cela va tétaniser d’autant plus l’économie. Si j’étais un homme politique, je ne m’y risquerais pas. Ce serait contradictoire avec un esprit de relance de l’économie.

Pour ce qui est de la taxation des revenus de l’épargne, une réforme s’impose. Depuis environ 30 ans, la fiscalité des placements à risques est plus lourde que la fiscalité des placements sans risques. On devrait s’interroger sur l’opportunité de stimuler l’épargne risquée, en taxant moins les actions que les obligations.

Faut-il alors taxer les plus-values?

Colmant: Une taxe sur les plus-values relève de la même logique qu’une taxation du capital. J’y suis opposé.

De Callataÿ:  Conceptuellement, il y a des arguments pour et contre. Sur le plan pratique, cela pose des difficultés importantes. Ceci étant dit, d’autres pays taxent les plus-values. Pour ma part, j’apprécie l’argument développé par les opposants à une telle taxation: si on réalise une plus-value boursière, c’est parce qu’on anticipe que l’entreprise fera à l’avenir davantage de bénéfices. Et si elle engrange davantage de bénéfices, elle distribuera davantage de dividendes et ceux-ci seront taxés. Tout comme les bénéfices au titre de l’impôt des sociétés. Taxer les plus-values aboutirait donc à une double taxation.

D’un autre côté, il y a l’argument développé par certains économistes qui pointent notamment du doigt les Sicav de capitalisation, où un dividende prend la forme d’une plus-value. Et parce que c’est une plus-value, il n’y a pas de taxation. On le voit, il y a du pour et du contre.

La taxation de la consommation ne va-t-elle pas peser sur les bas salaires?

De Callataÿ:  La TVA a mauvaise presse car elle est présentée comme un impôt antisocial. Mais si on augmente les recettes de TVA et que, grâce à cela, on augmente les pensions minimum ou les allocations de chômage, cette TVA sera-t-elle encore antisociale? Une telle mesure permettrait de mettre un terme au masochisme en matière d’emploi. Aujourd’hui, nous finançons des prestations sociales universelles par un impôt sur le travail réalisé en Belgique. Résultat: le vélo fabriqué en Belgique participe à cette solidarité. Mais pas le vélo fabriqué en Chine. Mon propos n’est nullement protectionniste. Il s’agit de remettre la production belge sur un pied d’égalité avec la production à l’étranger. Par notre financement de la sécurité sociale, nous pénalisons l’activité en Belgique. C’est inacceptable.

Colmant: Je suis d’accord avec cette idée de TVA sociale qui permet de diminuer les charges sociales sur les entreprises du pays. Je ne serais pas étonné de voir la TVA augmenter de 1% ou plus.

De Callataÿ:  J’ajoute qu’avec cette hausse de la TVA, les prix et le coût de la vie augmenteront et donc qu’il faudra suspendre l’actuelle indexation des salaires, si on ne veut pas neutraliser l’effet de la diminution des cotisations sociales. On pourrait appliquer une indexation modulée selon les salaires, avec une surprotection pour les bas salaires et une sous-compensation pour les hauts salaires.

Colmant: Dans le futur, je suis d’avis que nous connaîtrons une flambée d’inflation. Dans cette optique, l’indexation telle que nous la connaissons devra inévitablement passer à la trappe.

Le pays est accaparé par les débats communautaires et la réponse aux vrais enjeux est sans cesse reportée.

Colmant: On aurait dû isoler ces problèmes communautaires des problèmes économiques. J’ai peur qu’en définitive ces problèmes budgétaires seront abordés de manière précipitée et non de manière conceptuelle et sage.

De Callataÿ:  On doit souligner ici l’impréparation mentale du côté francophone où on aurait dû prendre bien plus au sérieux l’appel, dès 1999, de l’ensemble des partis démocratiques flamands en matière de responsabilisation. C’est difficile de demander aux Flamands de rester solidaires quand on voit les résultats des tests Pisa en matière d’enseignement, où la Wallonie reste à la traîne. On dépense beaucoup plus pour le Grand prix de Francorchamps que pour l’acquisition de manuels scolaires dans le secondaire! Il ne faut pas se leurrer: si on enlève des statistiques de recherche le budget de GSK, la Wallonie s’effondre dans les classements. GSK, grâce à Jean Stéphenne, est l’arbre qui cache la forêt.

Et plus globalement, il est aberrant de voir la région qui accuse le plus grand retard s’opposer à une réforme des allocations de chômage…

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