carte blanche

Exploitation légalisée et davantage de morts sur nos routes

La fatigue au volant tue déjà beaucoup trop de conducteurs, de passagers et d'autres usagers de la route – mais le Parlement européen souhaite que les conducteurs professionnels travaillent plus longtemps avec moins d'heures de repos. L'UE prétend construire une Europe sociale – mais les eurodéputés pensent que les chauffeurs internationaux doivent recevoir des salaires plus bas que les conducteurs nationaux. En votant sur le paquet mobilité de l'UE, une réforme en profondeur des règles régissant le transport routier, les politiciens jouent avec le feu. Ils risquent davantage de morts sur les routes d'Europe et une réaction populiste contre l'exploitation et la concurrence déloyale.

Par Frank Moreels
Président de la Fédération européenne des travailleurs du transport (ETF)

Le travail dans les transports est un travail difficile : vigilance constante, clients exigeants et longues heures antisociales. En fait, le secteur des transports arrive en deuxième position après l'agriculture pour ce qui est du nombre de personnes qui travaillent plus de 48 heures par semaine.

©Kristof Vadino

Nous savons aussi que, s'ils sont fatigués, les travailleurs des transports sont un danger pour eux-mêmes et pour les autres. La fatigue tue. Selon l'Observatoire européen de la sécurité routière, en 2015, 14 % des décès à vélo en Europe étaient le résultat de collisions avec de gros véhicules commerciaux. Les gros véhicules étaient également responsables de 42 % des décès de piétons. Plus de 600 personnes, y compris des passagers et des conducteurs professionnels, sont mortes dans des accidents impliquant des autobus, des autocars et des camions. Les données du ministère fédéral belge de la Mobilité et des Transports indiquent qu'en 2016, il y a eu six accidents de camions par jour – un total de 2055 pour l'année ! 90% des victimes étaient des automobilistes à proximité. L'erreur humaine est la cause principale de ces accidents, et la fatigue provoque des erreurs.

Plus d'heures, moins de pauses

C'est d'autant plus étonnant que les membres de la commission des transports du Parlement européen veulent imposer des réformes pour que les chauffeurs de camions, d'autobus et d'autocars travaillent plus d'heures avec moins de pauses. Après le vote du 4 juin, les conducteurs d'autobus et d'autocars travailleront deux heures de plus par semaine. Pire encore, on peut maintenant s'attendre à ce que tous les conducteurs conduisent pendant trois semaines avec seulement deux périodes de repos de 24 heures : cela signifie conduire toute la journée du lundi au samedi pendant trois semaines consécutives. Il s'agit d'une charge de travail beaucoup plus lourde qu'en vertu des règles actuelles, et les conducteurs s'en trouveront dangereusement fatigués.

©Kristof Vadino

Les eurodéputés renverseraient même un arrêt de la Cour de justice européenne, en conséquence de quoi les conducteurs seraient amenés à passer plus de nuits à essayer de dormir dans leurs cabines exiguës sur les bords de l'autoroute. Les conducteurs peuvent déjà être forcés à dormir dans leur véhicule pendant 12 nuits consécutives, avec peu d'accès à des toilettes et à des cuisines. Mais ensuite, ils bénéficient d'une pause plus longue en dehors du véhicule. Les nouvelles propositions indiquent que même ces pauses plus longues peuvent être passées à dormir sur la route dans la cabine, dont le lit ne dépasse pas 85 cm de largeur et où les conducteurs doivent souvent protéger le camion contre les voleurs.

Il s'agit clairement d'une augmentation dangereuse et injuste de la charge de travail. Les Européens et leurs hommes politiques ne doivent pas ignorer la souffrance des travailleurs qui nous apportent les produits que nous achetons. Nous ne pouvons pas non plus accepter une augmentation de la mortalité routière comme le prix d'un marché plus libre.
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Il s'agit clairement d'une augmentation dangereuse et injuste de la charge de travail. Les Européens et leurs hommes politiques ne doivent pas ignorer la souffrance des travailleurs qui nous apportent les produits que nous achetons. Nous ne pouvons pas non plus accepter une augmentation de la mortalité routière comme le prix d'un marché plus libre.

Pour couronner le tout, les députés veulent également exclure les conducteurs effectuant des transports internationaux des nouvelles règles sur les travailleurs détachés. L'UE a annoncé ces règles en grande pompe, proclamant la fin de la discrimination salariale et des situations dans lesquelles les travailleurs étrangers prennent les emplois des travailleurs locaux. Mais il semble que le principe du salaire équitable "le même salaire pour le même travail au même endroit" ne s'applique pas aux conducteurs.

©BELGAIMAGE

En conséquence, un conducteur portugais sous contrat roumain pourrait conduire un camion de l'Italie vers les Pays-Bas et ne recevoir qu'un salaire roumain. En raison de cette liberté d'action, les conducteurs se retrouveront piégés dans des contrats à bas salaires ou contraints au chômage. Les clients penseront qu'ils achètent des services de livraison auprès de fournisseurs locaux, mais ce n'est qu'une façade pour l'utilisation de sociétés de " boîtes aux lettres " qui embauchent des conducteurs sur les contrats les moins chers. Est-ce vraiment le genre de marché unique que les Européens veulent ?

Exploitation salariale et dumping social

Le vote au sein de la commission des transports n'est pas la fin du paquet mobilité. Le Parlement dans son ensemble devra encore voter, et les États membres de l'UE au Conseil sont amèrement divisés. De nombreux dirigeants d'États européens plus pauvres prétendent défendre leurs travailleurs en luttant pour leur droit au travail à bas salaires, mais à long terme, une convergence salariale significative est la seule voie vers le développement économique.

©Siska Vandecasteele

Les travailleurs des transports et leurs syndicats vont pousser le Parlement dans son ensemble à rejeter ces propositions dans le cadre de notre campagne Fair Transport Europe. Cependant, la dynamique va actuellement dans le sens de ceux qui sont en faveur d'une plus grande "libéralisation" du secteur – un nom de code pour légaliser l'exploitation salariale et le dumping social. Les prochaines élections européennes approchent et l'UE est confrontée à une vague de populisme eurosceptique, mais les députés européens continuent de céder aux exigences des entreprises plutôt que de promouvoir les emplois de qualité et la sécurité des usagers de la route. Nous combattrons cette décision à courte vue jusqu'au bout, mais il est difficile de voir comment de telles politiques peuvent inspirer la foi dans un projet européen fragile.

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