interview

Jeannette Bougrab: "Les gens n'osent pas critiquer l'islam de peur d'être traités d'islamophobes"

Jeannette Bougrab, qui fut la compagne de Charb, revient avec un livre dénonçant les liens entre l’islamisme et la «bien-pensance». ©AFP

Athée, d’origine algérienne, ancienne ministre française, républicaine convaincue et adepte du gaullisme social, Jeannette Bougrab s’attaque aux racines du djihadisme terroriste et à "la bien-pensance".

Une silhouette frêle se fraie un passage dans les rayons de Filigrane. Jeannette Bougrab vient présenter son dernier livre, "Lettre d’exil", dans la librairie bruxelloise. Ses lecteurs l’attendent. L’Echo aussi.

Depuis l’attentat contre Charlie Hebdo, sa longue traversée du désert l’a menée en Finlande. Sans rien lâcher, celle qui fut la compagne de Charb, une relation contestée par sa famille mais reconnue par ses proches, a reconstruit sa vie.

De son exil, elle signe un brûlot contre l’islamisme. Un livre sans concession, parfois très noir.

Athée, d’origine algérienne, ancienne ministre française, républicaine convaincue et adepte du gaullisme social, Jeannette Bougrab s’attaque aux racines du djihadisme terroriste et à "la bien-pensance".

Pour cette algérienne dont le grand-père et l’oncle furent égorgés par les islamistes, la France n’est plus la terre des Lumières.

Est-il impossible, même dans le Grand Nord, d’échapper à la question de l’islamisme?

Je n’imaginais pas être à nouveau capable d’écrire sur ce sujet après les attentats de janvier 2015. Même ici, en Finlande, les questions de l’islamisme, de l’intolérance et du fondamentalisme m’ont rattrapé. En novembre, après les attentats du Bataclan, mes compatriotes en Finlande se sont mis à penser que je représentais un danger pour leurs enfants car ma fille était scolarisée avec eux, à l’école française. J’ai été obligé de la retirer de l’établissement.

Pourquoi avoir choisi l’exil?

Après les attentats contre Charlie, j’avais l’impression d’être un petit canari sentant le grisou et qui veut s’échapper. J’ai reçu des menaces. J’ai été poursuivie en justice, comme Pascal Bruckner, par les Indivisibles. Depuis des années, nous dénonçons la montée du fondamentalisme, et on nous accuse d’islamophobie. Pourtant, on doit pouvoir critiquer le texte coranique, comme l’a fait Voltaire autrefois pour la religion catholique. Lors de mon procès, l’écrivain Boualem Sansal a dit une chose très juste: dire de quelqu’un qu’il est "islamophobe", c’est comme lui coudre une cible sur la poitrine. C’est comme dire: "allez-y, c’est l’infâme". En réalité, l’islamophobie est un concept inventé pour qu’on ne critique pas le Coran. Pour qu’on puisse continuer à dire, comme dans le Coran, qu’une femme est la moitié d’un homme. Moi, je suis une femme libre. Je ne veux pas être harcelée en rue, et je me bats pour l’émancipation des femmes.

Vous avez été menacée?

Oui, à plusieurs reprises. J’ai été protégée par la police après mon livre "La République se meurt" et à nouveau quand j’ai fait le film "Interdites d’école", dénonçant le fondamentalisme religieux.

Ce que veulent les fondamentalistes, c’est cibler les femmes. Empêcher les filles d’aller à l’école. Dimanche dernier, deux jeunes filles ont été éventrées et égorgées à la gare de Marseille par un islamiste. Vous trouvez ça normal? On a tendance à être amnésique en Europe. On a déjà oublié l’assassinat de Theo Van Gogh par un djihadiste. Après la réalisation de son film pour dénoncer la tyrannie des Talibans sur les femmes, il a été égorgé en pleine rue.

Aurait-on pu éviter l’attentat contre Charlie?

Personne n’a pris au sérieux la fatwa contre Charb. On l’oublie, mais avant l’attentat, Charlie était un journal en faillite accusé de racisme et d’islamphobie, à tel point que Charb avait signé une tribune dans Le Monde pour le dénoncer. Rares étaient ceux qui le défendaient. Pourquoi? Salman Rushdie l’explique bien: les gens sont complaisants et n’osent pas critiquer l’Islam de peur d’être traités d’islamophobe. S’il publiait aujourd’hui les Versets sataniques, il ne recevrait plus le même soutien. L’Europe a cessé d’être l’héritière des lumières. On devrait pouvoir y débattre de l’islam, sans avoir peur d’être victime d’une fatwa.

Charb est mort en vain?

Une mort n’est jamais utile. La mort de quelqu’un ne fait jamais avancer une cause. C’est très compliqué. Cette semaine, en France, c’est le procès du frère Merah. C’est de la folie, quand je vois la mère de ces garçons expliquer qu’il est innocent.

Il y a une odeur de soufre en France. Il y a eu le Bataclan, Nice, Bruxelles, Barcelone. Mais quelqu’un parle-t-il du Pakistan où les attentats ne cessent jamais? Je n’ai pas vu la Tour Eiffel s’éteindre pour le Pakistan, l’Algérie ou quand Boko Haram a commis des massacres au Nigéria. Comment est-ce possible d’en être arrivé là? Hier le Golem s’appelait nazisme. Aujourd’hui, il s’appelle islamisme.

Dans votre livre, vous citez Guy Haarscher: "le loup est dans la bergerie". Qui est le loup?

Ces gens qui sont prêts à tuer leur prochain au nom de la religion ou parce que la femme est "kouffar", impure. Ce ne sont pas les migrants, mais des gens d’ici. Des Français, des Belges. On a tort de ne pas voir l’islam tel qu’il est aujourd’hui. Cet islam dont tous les gens rêvent, celui des lumières, n’existe pas.

Prenez l’excision. Durant des années nous avons hésité à mener un débat sur cette forme de mutilation qui est une des plus atroces qui soient, parce que c’est une tradition ancestrale et que si on la dénonce, on juge d’office la culture africaine. Le débat est revenu au premier plan parce qu’aux Etats-Unis, un imam a dit que toutes les petites filles devaient être excisées. Il y a eu un tollé. Tariq Ramadam a demandé aux occidentaux de ne pas se mêler de ce débat, qu’il ne concernait que les musulmans. Mais comment tolérer le fait de mutiler des bébés, des enfants?

Pensez-vous qu’une refonte de l’islam soit possible?

Il y a toujours eu dans l’histoire du monde arabo-musulman des gens qui se sont levés contre une lecture stricte du coran. Je pense à Abd el-Kader, qui était pour moi quelqu’un d’extraordinaire. Un jeune homme fragile, devenu le chef de guerre contre les troupes françaises qui envahissaient ce qui allait devenir l’Algérie, qui accepte de déposer les armes, se fait emprisonner et puis part à Damas. Et bien, ce chef spirituel n’a pas hésité à lever une armée pour partir au secours des chrétiens d’Orient qui se faisaient massacrer. Aujourd’hui, on vient d’entamer le 21e siècle par le massacre des Yézidis par Daech. Mon rêve secret est qu’un Abd El-Kader se lève pour les protéger. Le problème, c’est que les gens sont convaincus que l’alpha et l’oméga de la pensée arabo musulmane c’est Tariq et Hani Ramadan.

Vous mettez islamisme et salafisme sur le même pied?

Oui. Lisez Ali Harb. Dans un article de l’Orient-Le Jour, il explique qu’il y a une incompatibilité majeure entre islam et la modernité parce que la doxa de l’islam est basée sur la souillure et l’impureté. Des espèces d’orientalistes parlent d’un islam de l’amour qui aurait une "forme d’érotisme". Quelle indécence! Quand je vois des magazines féminins parlant d’érotisme à propos d’un corps caché derrière un voile ne montrant que ses yeux baignés de coal… Alors qu’en Iran, des femmes manifestent pour dénoncer cette mainmise de l’islam et des hommes sur le corps de la femme.

Qu’est-ce qui explique cette ouverture de l’Occident au salafisme?

Une sorte de culpabilité postcoloniale. S’il y a eu une décolonisation, la France doit aussi arrêter d’avoir une vision condescendante à l’égard des gens qui vivent ici depuis trois ou quatre générations. Les congrégations religieuses ont été expulsées en France, sans parler des prêtres qui devaient prêter serment durant la Révolution. Mais aujourd’hui, en Europe, certains voudraient que des dispositions de la charia s’appliquent, par exemple au Royaume-Uni où, en successions, la femme hériterait de la moitié de ce que reçoit un homme.

Vous affirmez que certains intellectuels, comme Foucault, se sont compromis. Pourquoi?

Je reproche à Foucault d’avoir sublimé la révolution islamique dans ses reportages, expliquant que "Khomeiny était un saint homme". C’est comme Badiou qui saluait l’arrivée des Khmers rouges à Phnom Penh. Beaucoup d’intellectuels français se sont trompés au lendemain des attentats contre Charlie et l’Hyper Casher. Ils acceptent des compromis. Moi non. Mohamed Merah a tué des petites filles parce qu’elles sont juives. L’une s’était échappée, il l’a rattrapé, tiré par les cheveux et mit une balle dans la tête. Une balle dans la tête. Qu’on ne me dise pas que ça, c’est la France des Lumières dans laquelle j’ai grandi.

Existe-t-il un islam qui trouve grâce à vos yeux?

Je suis athée, donc non. Comme toute religion d’ailleurs. Bien sûr, quand on m’invite à des "iftars", des ruptures de jeunes, je n’ai aucun problème à y aller, ça me fait très plaisir. Mais je n’ai pas grandi avec l’islam qui se répand aujourd’hui. J’ai grandi dans une maison où on ne mangeait pas de porc. S’il y avait une scène un peu osée à la télévision, on se sauvait. On faisait l’Aïd. Et en même temps, mes parents fêtaient Noël et Pâques. C’est ce vivre ensemble que l’on a perdu.

Quelles sont les pistes pour sortir de cette crise?

Une partie de l’élite française ne veut pas l’entendre, mais il faut des mesures de prévention d’ordre public. J’ai entendu le discours de Danièle Obono, une députée des Insoumis, dénonçant les atteintes aux libertés. Pour moi, le plus dangereux c’est ce fou d’Allah qui prend un couteau et qui égorge deux gamines, comme ce fut le cas la semaine dernière à Marseille. C’est quand un homme portant un bracelet électronique pointe au commissariat et puis va égorger un prêtre de 86 ans, le père Jacques Hamel.

La prévention et de la répression n’ont jamais suffi. Comment changer les choses sur le fond?

L’école. C’est la seule manière d’arriver à inverser la tendance. Jean-Michel Blanquer, le ministre de l’Éducation, apporte beaucoup d’espoir avec ses valeurs. Quand dans un pays on parle de ne plus enseigner la shoah, ni les théories de l’évolution, que les filles ne peuvent plus mettre de jupe à l’école… C’est un problème.

Comment chrétiens, musulmans, athées peuvent-ils vivre ensemble?

Il faut séculariser. Bouter toutes les religions hors de la cité. La foi est quelque chose de personnel, entre un individu et dieu, et elle n’a rien à faire dans l’espace public et l’établissement des lois.

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