interview

Juliette Morillot : "Kim Jong-un est intelligent, les pieds sur terre, loin des caricatures"

Pour Juliette Morillot, Pyongyang n’attaquera pas les États-Unis, sauf menace contre sa pérennité. ©BELGAIMAGE

L’historienne française, Juliette Morillot, regrette que l’on ne prenne pas le régime de la Corée du Nord au sérieux.

La Corée du Nord ne recule pas. Le régime nord-coréen a encore tiré vendredi un missile balistique au-dessus du Japon, sur une distance semble-t-il inédite, aggravant des tensions qui sont déjà à des sommets. Le Conseil de sécurité de l'ONU avait déjà adopté lundi une huitième série de sanctions pour tenter de convaincre le pays reclus de renoncer à ses programmes balistique et nucléaire interdits. Au contact de la péninsule coréenne depuis quarante ans, l’historienne française Juliette Morillot regrette que l’on ne prenne pas ce régime au sérieux.

Pourquoi cette crise à laquelle nous assistons maintenant depuis plusieurs jours?

Après la patience stratégique d’Obama, Trump a opéré un virage à 180°. Auparavant, Pyongyang usait habilement du statu quo, en profitant de l’agenda contradictoire des protagonistes locaux ou internationaux.

La position américaine demeure ambiguë : une Corée dangereuse, diabolisée, est un repoussoir utile. Avec 30.000 soldats US en Corée du Sud, 50.000 au Japon, sans compter Guam et les Philippines, un militaire américain à l’étranger sur trois est basé dans cette région du monde.

Face à la montée en puissance chinoise, aux tensions en mer de Chine orientale et méridionale, Washington renforce sa présence militaire en prétextant la menace nord-coréenne. Aujourd’hui, Trump lève le statu quo.

Pour autant, l’Occident sait-il quoi faire exactement ?

Il a longtemps refusé de comprendre la logique de Pyongyang. Exemple : l’accord nucléaire de Paris, entre Washington et Pyongyang (1994) interdisait expressément l’enrichissement du plutonium. Les Nord-Coréens l’ont respecté.

En juin 2008, le régime invite les médias internationaux à assister à la destruction de la tour de refroidissement de la centrale de Yongbyon (filière plutonium), et les organes d’inspection découvrent que se multiplient les centrifugeuses (filière uranium). Secret de Polichinelle !

Depuis le premier essai nucléaire, en 2006, les Occidentaux ne prennent pas ce régime au sérieux. En avril 2017, des experts militaires français et américains m’affirmaient que Pyongyang était loin de tirer un vecteur intercontinental ! Les deux essais de juillet les ont dessillés.

Quand a débuté ce programme ?

En 1953, lancé par Kim Il-sung au lendemain de la guerre de Corée, Washington ayant menacé à deux reprises le Nord du feu nucléaire [MacArthur en décembre 1950, et son successeur en avril 1951. NDLR]. Un site atomique aurait existé à Hungnam, sur la côte Est alors sous occupation japonaise, où des savants nippons et coréens auraient procédé à un essai en 1945, avant l’arrivée des Soviétiques.

La Corée est riche en ressources minières, notamment en monazite, l’un des minerais les plus radioactifs, principal minéral hôte de l’uranium et du thorium, dans cette région de Hungnam. Ce programme se développe avec l’aide chinoise, soviétique, puis d’Abdul Qadeer Khan, père de la bombe pakistanaise, qui apporte la technologie de l’uranium et fournit des centrifugeuses, aisées à dissimuler dans des hangars.

Le programme balistique a notamment reçu l’aide de l’Iran, suite à la fourniture de Scuds par Pyongyang à Téhéran, qui a permis des essais hors-territoire en vraie grandeur : les tirs de l’Iran lors de la guerre avec l’Irak.

La culture nord-coréenne influence-t-elle le régime ?

La Corée est une société confucéenne. Le drapeau du parti comporte une faucille, un marteau et le pinceau, représentant les intellectuels. Le régime de Kim Il-sung a plaqué son idéologie sur une société structurée valorisant travail, obéissance et hiérarchie. Un nationalisme fondé sur la docilité. Or, c’est ce même substrat qui, au Sud, a donné lieu au miracle économique dit de " la rivière Han ", avec Samsung ou Hyundai.

Pour sa part, le régime sud-coréen, démocratisé après le soulèvement de 1987, reste vassal des États-Unis…

Les photos des usines Samsung où 6.000 employés brandissent un fanion Samsung jaune offrent une similitude frappante avec celles de la foule à Pyongyang agitant des drapeaux rouges et jaune.

C’est un nationalisme biface par des voies différentes.

Au Nord, Kim Jong-un a succédé à Kim Jong-il fin 2011. On a moqué son inexpérience, sa jeunesse, ses trois années d’études à l’International School de Berne. Or, il a recentré la décision sur lui, au-dessus du Parti, de l’Armée et du Comité de la défense nationale. Il a modifié les systèmes décisionnels : fini la lourdeur d’assemblées participatives " consensuelles " à 400 personnes.

Sa politique de double poussée, le "byungjin", vise le développement parallèle du nucléaire et de l’économie. Sa popularité est réelle, avec l’amélioration du quotidien depuis son arrivée au pouvoir. Il est intelligent, les pieds sur terre, loin des caricatures.

Sous son règne, on dépasse les quatre-vingts essais balistiques. Son père et son grand-père n’ordonnaient d’essais qu’à coup sûr. Kim Jong-un les multiplie pour que, réussite ou échec, le programme progresse. La connaissance de ces rouages internes aurait permis de mieux anticiper. La lecture américano-sud-coréano-nippone est donc insuffisante.

Quel est son objectif à long terme ?

Celui de la dynastie. Pyongyang se sent sous menace américaine permanente. Début des années 2000, le revirement américain sur la fourniture de centrales civiles à eau légère rompt la confiance : Pyongyang accepte les inspections de l’AIEA, Bush viole ses promesses, place le pays sur l’Axe du mal.

En 2015, Pyongyang cherche l’apaisement, Washington ne répond pas.

L’idéologie nationale du "juche" compte trois volets : le "jarip" (indépendance économique), le "jawi" (indépendance militaire) et, surtout, le "jaju" (indépendance politique), son destin ayant longtemps dépendu d’autres puissances, comme la Chine pendant la guerre.

Pyongyang vise un dialogue bilatéral avec Washington, du faible au fort. Sans arme nucléaire dissuasive, Kim craint de finir comme Saddam Hussein ou Kadhafi. C’est l’assurance-vie du régime. Pyongyang n’attaquera pas les États-Unis, sauf menace contre sa pérennité. La force de dissuasion est inscrite dans sa Constitution depuis 2012.

Si Pyongyang se démocratise, Séoul devra s’émanciper ?

Le Nord n’entend pas démocratiser le "juche". Une ouverture économique avec parti unique sur le modèle chinois n’est pas à l’ordre du jour, en dépit des réformes.

Au Sud, Washington ne se retirera pas de cette partie du monde, en ouvrant un boulevard à la Chine. La crise actuelle soumet à très rude épreuve le tandem Washington-Séoul.

Dilemme classique : les États-Unis exposeront-ils leurs villes en cas de frappes contre Séoul ou Tokyo ? À cet égard, une renucléarisation de la Corée du Sud n’est pas exclue. Séoul, à 60 kilomètres de la frontière, est aussi à la merci d’une attaque conventionnelle. Dans le cas japonais, la barrière d’Hiroshima demeure forte.

Les sanctions ont-elles un effet sur le régime nord-coréen?

Hormis le gel des avoirs nord-coréens à Macao par le trésor américain en 2005, elles ont touché des secteurs anodins : produits de luxe, chevaux de course, yachts, remontées mécaniques. Les sanctions opérantes n’ont débuté qu’en 2016, après le tir du 6 janvier.

Sur les avoirs de Kim Jong-un, sur l’embargo des importations de pétrole, la Chine freinera, aimant assez ce tampon nord-coréen. Pour autant Pyongyang se méfie de Pékin. De son côté, Federica Mogherini souhaite d’autres sanctions européennes, mais toute sanction drastique, jugée provocatrice, renforcera le programme de missiles.

Il y a parallèlement des négociations informelles. S’officialiseront-elles ? Le possible "double freeze", cessation des manœuvres conjointes Washington-Séoul et des tirs du Nord, ouvrira-t-il un dialogue ?

L’Europe pourait être impliquée comme arbitre. La Suisse pourrait aussi jouer un rôle. Quoi qu’il en soit, il convient sans doute de dissocier le dossier diplomatique de celui des droits de l’homme. On est en effet pas à l’abri d’un dérapage, dans une région fortement militarisée.

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