chronique

L'Europe a besoin d'une stratégie de confiance, pas de politiques de la peur

L'Europe dispose des systèmes de protection sociale les plus complets du monde, mais ils se sont révélés incapables d'empêcher le chômage.

Alors que les chefs d’Etats et de gouvernements s’apprêtent à se réunir à Bruxelles la semaine prochaine, l’Europe est submergée par les crises: migrations, brexit, euro, terrorisme, croissance léthargique, disparités sociales, populisme. La liste est longue et les réponses politiques deviennent de plus en plus désordonnées et à court terme. Des murs s’élèvent à nouveau à travers l’Europe, au sens propre comme au sens figuré. La fin possible de l’intégration européenne est invoquée par ses partisans comme par ses adversaires.

Ce dont l’Europe a besoin, c’est d’une stratégie de confiance, pas de politiques de la peur. Ces dernières affaiblissent la démocratie et amènent les citoyens européens au vote populiste par désillusion vis-à-vis de la classe politique. L’Union européenne est devenue synonyme de politiques d’austérité qu’aucune élection ne saurait altérer, amoindrissant ainsi considérablement son intérêt.

Historiquement, l’UE a toujours été plus forte lorsqu’elle poursuivait des projets phares et audacieux: la paix, le libre-échange, le marché commun, l’Europe sociale et la monnaie commune. Désormais, les leaders européens doivent s’adresser à ceux qui se sentent exclus et développer une vision qui intègre tous les citoyens européens. Des chercheurs d’universités, de think-tanks et d’agences gouvernementales, interrogés par "WWWforEurope" pour un sondage d’opinion, partagent cette conviction: 88% des sondés sont d’accord ou fortement d’accord avec l’affirmation que "l’Europe a un besoin urgent d’une nouvelle stratégie socio-économique".

La voie vertueuse

Tenter de rivaliser sur un marché mondialisé en réduisant les salaires, les taxes et les normes environnementales et sociales est une approche dépassée. L’Europe devrait plutôt chercher à rivaliser sur la recherche, les savoir-faire, l’ambition environnementale, l’excellence des institutions et sur des politiques pour l’emploi qui autonomisent les individus. Voilà la voie vertueuse vers la compétitivité à l’échelle globale. Pourtant, le chemin emprunté jusqu’ici favorise, de façon disproportionnée, des politiques du chacun pour soi, focalisées sur la réduction du niveau de la dette publique, au détriment de la croissance et de l’emploi.

©REUTERS

Il est temps de refaire de la croissance un objectif politique, mais d’une manière fondamentalement différente: le but ne devrait plus être l’augmentation du PIB, mais l’amélioration du bien-être de tous les citoyens. Il ne s’agit pas d’une notion romantique. Le bien-être est mesurable, comme, par exemple, à travers les indicateurs du vivre mieux de l’OCDE. Cela requiert des politiques cohérentes capables de stimuler trois objectifs de société: dynamisme économique, inclusion sociale et durabilité environnementale.

Cela ne signifie pas que la croissance du PIB doive être totalement négligée. Elle demeure un instrument de résolution de la pauvreté, de création d’emplois et d’outils pour la décarbonisation. En revanche, cela signifie que le bien-être devient l’indicateur de performance, et l’Europe devrait être la première région du monde à évaluer sa performance avec des indicateurs allant au-delà du PIB. C’est ce que suggèrent les résultats d’une étude de WWWforEurope soutenue par un test préliminaire à l’enquête.

Le travail et la protection sociale

L’innovation est le lien essentiel. Beaucoup l’ont déjà dit: l’Europe doit investir davantage dans l’éducation, renforcer les fonds alloués à la recherche, développer un marché du capital-risque robuste et réduire la bureaucratie qui pèse sur les start-up comme sur les entreprises établies. Mais il nous faut aussi changer la direction de l’innovation. Pendant trop longtemps, l’accent a été mis sur le remplacement du travailleur par la machine et donc sur le transfert des gains de productivité engendrés vers l’actionnaire. Il serait préférable de stimuler l’innovation sur les terrains de l’efficience énergétique et de l’optimisation des ressources, et de réaligner les salaires sur la productivité.

L’Europe a un besoin urgent d’une nouvelle stratégie socio-économique. La recherche, les savoir-faire, l’ambition environnementale, l’excellence des institutions et les politiques pour l’emploi qui autonomisent les individus, voilà les défis de l’heure.

Surtout, l’augmentation du salaire réel permettrait de raviver une demande privée anémique. C’est l’un des défis les plus urgents que l’économie européenne ait à relever aujourd’hui. Contrairement aux convictions politiques enracinées à droite comme à gauche, l’Europe devrait dynamiser la mobilité des travailleurs – y compris des moins qualifiés – et soumettre le temps de travail à la flexibilité, pour les employeurs comme pour les employés. Cela permettrait aux entreprises d’ajuster leur fonctionnement à la demande en cours, et donnerait aux travailleurs le droit d’adapter leur rythme de travail à leurs préférences personnelles et à leurs cycles de vie.

Dans un contexte de taux de chômage extrêmement élevés dans une grande partie de l’Europe, les taxes sur le travail devraient être drastiquement réduites (en fonction du niveau du coût du travail dans les différents Etats membres), en particulier sur le segment des bas revenus. Cela devrait permettre d’éviter qu’une génération entière de travailleurs ne soit perdue dans la crise économique et donc d’augmenter les revenus fiscaux dans le futur. La perte nette résiduelle pour les caisses de l’Etat serait, en partie, compensée par la levée de taxes sur l’héritage et la propriété, ou par l’introduction de véritables taxes carbone sur la production et la consommation.

C’est un élément particulièrement important, puisque les prix actuellement bas des énergies fossiles offrent une opportunité unique de taxer ces carburants tout en réduisant la taxation des revenus du travail. Couplé avec une politique publique écologique ambitieuse, cela encouragerait l’adoption de nouvelles technologies et renforcerait l’avantage compétitif de l’Europe sur les autres économies développées en matière d’intensité carbone et d’énergie.

De même, les systèmes de protection sociale ont un rôle plus important que jamais pour assurer le bien-être. Mais nous devons revoir notre approche. L’Europe dispose des systèmes de protection sociale les plus complets du monde, mais ils se sont révélés incapables d’empêcher le chômage et les inégalités de s’aggraver au cours des vingt dernières années. La clef réside dans une révolution de ces systèmes pour passer de la correction des problèmes a posteriori à la prévention en amont, afin de contrer ces problèmes avant qu’ils n’apparaissent. L’éducation, et particulièrement l’éducation des plus jeunes, est essentielle à l’égalité des chances et limite les inégalités de revenus à l’âge adulte. Reconnaître les qualifications des migrants et leur assurer l’accès aux écoles, aux apprentissages et aux formations est tout aussi fondamental pour réduire les dépenses publiques et les tensions politiques à moyen terme.

Ces dix dernières années, l’Union européenne a mis en avant beaucoup d’initiatives qui soutiennent cette vision d’une voie vertueuse vers la compétitivité de l’Europe. Il est maintenant temps de consolider ces efforts dans une stratégie ambitieuse et cohérente. Nombre des leviers nécessaires à ces changements cruciaux sont dans les mains des gouvernements nationaux. Il est temps que les dirigeants de l’Union européenne se mettent au travail, améliorent le bien-être de leurs citoyens et rétablissent leur confiance en l’Europe.

Par Karl Aiginger, Jean-Paul Fitoussi, Paul De Grauwe. Respectivement: - Directeur de l'Institut autrichien de recherche économique, professeur à l'Université d'économie et de gestion de Vienne, coordinateur du projet de recherche  paneuropéen " Bien être sociétal, prospérité et travail – une nouvelle croissance pour l’Europe (WWWforEurope)". - Professeur à Sciences-Po (Paris) et à Luiss (Rome). - Professeur émérite à Louvain et professeur de la chaire John Paulson à la London School of Economics.

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