"L'élément clé à venir c'est la nomination du futur Premier ministre"

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Philippe Waechter est chief economist de Natixis Asset Management. Il s’est longuement penché sur les programmes d’Emmanuel Macron et Marine Le Pen et a suivi de près l'actualité de cette élection. À l’arrivée, c'est d'abord le soulagement qui prévaut…

Quel est votre sentiment à l’issue de ce scrutin?

Ça va vraiment... beaucoup mieux. Mon sentiment, c'est le soulagement et l'espoir aussi d’un retour au calme après plusieurs mois de tensions. Cette campagne électorale a fait surgir un certain nombre de fractures au sein de la société française qu’il faudra évidemment apaiser. Au nouveau président de trouver les mots pour retrouver davantage de sérénité. C’est un challenge terrible tant sur les questions économiques que vis-à-vis de la société française et de son inquiétude relative à la sécurité.

Si Le Pen avait gagné, la France serait sans doute rapidement entrée en confrontation avec ses partenaires européens puisqu'elle veut sortir des institutions européennes. Cela aurait forcément provoqué des tensions supplémentaires au sein de la société française.

Quelles conclusions tirez-vous de l'écart dans les scores obtenus entre Macron et Le Pen?

L’écart 60/40 était celui attendu au regard des sondages publiés. Les Français et les investisseurs qui ont scruté la France avec intérêt avaient déjà cet écart à l’esprit. Le résultat final marque un écart plus large et c'est tout à fait fondamental. Cela suggère que le mouvement d’Emmanuel Macron En Marche! aura probablement la majorité lors des élections législatives des 11 et 18 juin. Et là encore, ce serait un véritable coup de tonnerre car ce parti n’existait pas il y a encore quelques mois.

Qu'est-ce qui a fait pencher davantage la balance ?

Clairement, le débat de mercredi soir a fait perdre beaucoup de terrain à Marine Le Pen. Je crois notamment que les options qui ont été posées par les deux candidats à propos de l'Europe ont finalement joué un rôle important auprès des électeurs. C'était le choix entre soit on casse tout, soit on essaye de consolider en relançant les discussions avec Merkel.

La configuration des astres était particulièrement favorable au FN (quinquennat considéré comme raté de Hollande, la droite plombée par les affaires, le terrorisme, le chômage élevé, le Brexit, la montée du nationalisme en Europe, les migrants omniprésent dans l'actualité…) et pourtant, Le Pen a raté son coup. Comment l’expliquer?

Cette une question qui revient à poser celle de la capacité de sa présidente à incarner le rôle de Présidente de la France. Lors du débat télévisé du second tour, elle n’a pas du tout donné le sentiment d’en avoir la stature. Il devrait donc y avoir un changement radical si ce parti souhaite un jour gagner l’élection suprême.

Si Le Pen devenait un jour présidente, que faudrait-il craindre comme conséquences très concrètes? Et quelle est la part de son programme réellement être applicable?

La volonté du Front national et de son allié Dupont-Aignan était de sortir la France des institutions européennes. Ce souhait de s’isoler et de discriminer fortement au sein de la population française selon l’origine et la religion n'est évidemment pas de nature à créer un climat serein pour la France. Sur ce point, la longue période électorale avait fait apparaître des fractures au sein de celle-ci. Ne doutons pas un seul instant que l’arrivée de Le Pen, un jour, à l’Élysée les renforcerait.

Quant à son programme, en réalité, peu de choses sont réellement applicables et certainement pas de grande ampleur si la France reste au sein de l’Union européenne et a de la zone euro. Elle ne pourrait, par exemple, pas mettre en place une monnaie nationale avec une Banque de France qui financerait à fonds perdus les dépenses de l’État. Elle ne pourrait pas non plus mettre en place des taxes spécifiques sur les importations… En fait, le risque serait tout simplement le chaos.

Macron a l’image de la fraîcheur et du renouveau mais en quoi son programme est-il réellement innovant et de nature à relancer l’économie française?

L’objectif d’Emmanuel Macron est de donner à l’économie française les moyens de se caler sur une trajectoire de croissance plus élevée. La tendance actuelle de croissance depuis 2013 est seulement de 1%. C’est insuffisant pour créer suffisamment d’emplois et financer le modèle social. L’objectif de Macron est double. Il veut améliorer de façon importante le processus de formation et d’éducation afin d’améliorer l’employabilité de tous. L’objectif est de rendre les gens plus compétitifs sur le marché du travail afin de s’adapter à un environnement très concurrentiel mais aussi très changeant du fait des innovations permanentes. L’autre point est de doper l’investissement public pour créer une impulsion sur l’investissement privé. Celui-ci s’améliore mais est encore en phase de rattrapage. Le but est d’aller encore plus loin afin d’augmenter la croissance potentielle de l’économie française.

Et puis, ce qui différencie Emmanuel Macron des autres candidats, c’est aussi le fait qu’il n’oppose pas les Français les uns aux autres. Il pense que l’on peut développer une dynamique commune à laquelle tout le monde participe sans créer de bouc émissaire. C’est en cela que son programme est très différent des autres.

Pourquoi Emmanuel Macron a-t-il réussi à se positionner au centre de l'échiquier politique là où quelqu'un comme François Bayrou n'a jamais réussi ?

Tout simplement parce qu'il en avait le talent. C'est quelqu'un de très intelligent qui a une réelle capacité d'adaptation. C'est sa personnalité qui lui a permis de fédérer autour de lui autant de personnalités parfois très différentes. Le fait qu'une grande partie de la classe politique et qu'une majorité de Français se soient reconnus à travers lui, cela tient avant tout à sa personnalité, sa spontanéité, son dynamisme mais aussi au fait qu'il est arrivé au bon moment; au moment où plus personne n'avait envie de voir des Hollande ou des Sarkozy.

Cette élection va-t-elle changer quelque chose dans le paysage socio-politique français? Va-t-elle laisser des traces?

La tâche d'Emmanuel Macron va être immense tant la société française apparaît aujourd'hui fracturée. Emmanuel Macron aura un devoir de réconciliation. Son avantage est que la conjoncture est robuste et la croissance solide. Et il est toujours plus facile de mettre en œuvre une politique audacieuse quand les inquiétudes sur l’emploi sont moins fortes. Néanmoins, il devra expliquer et désamorcer des sources de tensions notamment dans la mise en place des ordonnances sur le marché du travail. Ce sera un premier test vital pour sa crédibilité.

Mais à mes yeux, le vrai choc de cette élection est la disparition du Parti socialiste qui incarnait pour partie une gauche modérée. Une grande partie de ces électeurs est partie chez Mélenchon. Est-ce durable? Est-ce lié à la personnalité de Benoît Hamon, le candidat du PS à l’élection présidentielle? Tout cela devra être analysé. On aura un premier aperçu du rapport de forces à gauche à l’issue des élections législatives de la mi-juin.

Et maintenant...?

Et maintenant, l'objectif ce sont clairement les élections législatives pour lesquelles les sondages donnent au mouvement d'Emmanuel Macron la majorité absolue. L'élément sans doute le plus important à venir sera la nomination de son Premier ministre. On n'a pas encore de nom mais ce sera l'élément clé pour asseoir sa victoire, accompagner la dynamique actuelle et faire en sorte qu'il puisse mettre en place son programme sans être obligé de transiger avec d'autres partis.

Propos recueillis par
Serge Vandaele

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