"Les êtres humains sont programmés pour ignorer le changement climatique"

©Thierry du Bois

On a beau parler du défi climatique, les initiatives ont beau être de plus en plus nombreuses et l’action des ONG de plus en plus intense, l’humanité n’arrive pas à relever un défi qui semble la dépasser.

Ce constat de base est souvent entendu chez les environnementalistes. Le Britannique George Marshall, cofondateur du Climate Outreach & Information Network, une association qui vise justement à pousser à l’action climatique, partage ce constat. Il a essayé de répondre aux maux de la lutte climatique dans son livre "Don’t Even Think About It: Why Our Brains Are Wired to Ignore Climate Change". De passage lundi à Bruxelles pour le TedxWWF, il nous a donné des éléments de réponses à cette inaction climatique.

Dans votre livre, vous essayez de comprendre ce qui pousse à l’inaction dans la lutte contre le changement climatique. Alors qu’en est-il?

Mon point de départ c’est: si vous demandez aux gens ce qu’ils pensent du changement climatique, une majorité va dire qu’ils s’en inquiètent. Mais si vous demandez aux gens de quoi ils s’inquiètent, très peu mentionnent le changement climatique. Ils séparent, d’une certaine manière, ce qu’ils savent du changement climatique de leurs vies normales. C’est un grand problème.

Selon votre livre, même des gens qui ont vécu des catastrophes naturelles ne semblent pas davantage se mobiliser contre le changement climatique…

Il y a un silence construit socialement sur le changement climatique. Un tiers des gens ne peuvent pas se rappeler d’avoir jamais eu la moindre conversion sur le changement climatique et c’est pourtant le plus grand problème du siècle. Et oui, même dans les endroits où il y a eu des catastrophes climatiques, les gens ne parlent pas du changement climatique.

La psychologie cognitive dit que nos cerveaux séparent les choses auxquelles on prête attention des choses qu’on choisit d’ignorer.

Ce qui est intéressant, c’est que de nouvelles études montrent que le processus qui vise à ignorer des choses est devenu plus important pour nous. Dans la civilisation moderne, dans les villes, vous devez être très bon à ne pas prêter attention aux choses, sinon vous deviendriez fou.

Pourquoi ne veut-on pas prêter attention au climat alors?

Parce que ça fait peur, ça nous défie. Nous savons que nous devrions faire des changements qui impliqueraient de vivre avec moins ou différemment. C’est la même chose dans beaucoup d’autres situations. Prenez la guerre, par exemple. Personne ne voulait croire que les nazis gagnaient du terrain en Allemagne, mais il fallait prêter attention. Après c’est devenu clair car c’était ici, maintenant, et il y avait un ennemi. Le problème avec le climat c’est qu’on ne veut pas y croire et qu’il n’y a pas d’éléments qui nous obligent à regarder.

C’est pour ça, quand nous entendons des climatosceptiques, les marchands de doute comme Naomi Oreskes les appelle, qui nous disent qu’il n’y a pas de changement climatique, on a envie de les croire? Car ceux-ci nous donnent l’excuse pour ne pas y prêter attention?

Oui, on ne prête pas attention aux choses qui sont incertaines. J’ai interviewé Daniel Khaneman, lauréat du prix Nobel. Il est le père de la théorie de la prise de décisions liée à la psychologie cognitive.

Il m’a dit que le changement climatique est la pire combinaison pour nous, êtres humains. C’est quelque chose dans le futur, qui nous force à faire des sacrifices maintenant, pour éviter des coûts incertains, dans le futur. Il m’a dit: "C’est exactement ce en quoi nous sommes mauvais."

Je pense, pour ma part, que le plus gros problème, c’est que nous n’avons pas d’ennemi. Dans la lutte contre le changement climatique, il n’y a pas quelqu’un que l’on puisse pointer du doigt et dire: "C’est lui le problème."

On peut en créer un, mais la réalité, c’est que le problème vient de notre façon de vivre. Le problème du changement climatique, c’est que personne n’a l’intention de le provoquer, nous vivons juste nos vies. Nous réagissons donc en le repoussant en disant "ne me le reprochez pas".

Quand on dit qu’on cause le problème avec la façon dont on vit, nos vols en avion, nos vacances,… qui veut accepter cette information? L’accepter c’est créer une volonté. C’est comme dans la Bible. Quand vous prenez une pomme de l’arbre du savoir, une connaissance, vous prenez la responsabilité qui va avec.

Les ONG sont pourtant remplies de gens qui disent vouloir changer les choses depuis longtemps. Que devraient-elles faire différemment?

Je pense que nous devons reconnaître que nos récits sur le changement climatique représentent, pour le moment, une seule culture. Je suis environnementaliste et je parle à un autre environnementaliste. On parle à nous-mêmes

Le danger, c’est que les gens qui ne partagent pas ces valeurs disent: "Non, c’est ce que vous dites, on est différents." Ils n’ont pas leurs propres récits, leur façon de parler du changement climatique. Pour moi, le gros changement serait de trouver d’autres façons de parler du changement climatique. On doit casser le silence, comme cela a été fait dans d’autres campagnes pour dénoncer les abus sexuels, les droits des gays,… Dire, c’est réel.

Comment fait-on pour convaincre quelqu’un d’écouter, s’il n’a pas envie de vous entendre?

Le besoin urgent est de trouver d’autres types de personnes à qui parler de ce problème. Dans les pays anglo-saxons, nous sommes arrivés à une situation extrême où l’importance du changement climatique divise très fortement au niveau politique. Ce n’est pas juste que les gens de gauche acceptent davantage le défi que les gens de droite.

Ne pas accepter le changement climatique est devenu partie prenante de l’identité conservatrice, particulièrement aux Etats-Unis, et ça grandit aussi en Europe.

Vous n’y voyez pas la main de l’industrie ou de lobbyistes jouant leur rôle?

Pendant longtemps nous avons pensé qu’il s’agissait juste d’une dispute sur la science et que, si on pouvait donner aux gens la science, ils comprendraient.

Le problème, c’est que la culture ne fonctionne pas comme ça. La culture ne fonctionne pas sur des informations, mais sur des valeurs. Les gens qui veulent contrer la science ont commencé à parler à des valeurs conservatrices. Ils ont commencé à dire: "Ce truc climatique, c’est une menace pour votre liberté, une menace pour vos opportunités. Ces gens de gauche, vos ennemis, ils ont créé ce problème pour accroître le pouvoir du gouvernement."

À ce moment-là, vous, environnementalistes, êtes-vous donc devenus l’ennemi?

Exactement, des environnementalistes ou des gens qui font campagne sont devenus l’ennemi. Mais c’est une position extrême. Il y a des gens à un extrême, qui comprennent vraiment le changement climatique et ses défis.

À l’autre extrême, des gens qui disent: "Non, je n’y crois pas, c’est un mensonge." Ce qui est important, c’est ce qui se passe entre ces deux points, où il y a des gens qui se sentent impuissants et qui se disent que rien ne va changer. Il faut créer des influences positives qui les poussent à agir.

La crise économique non plus n’a pas aidé, nous vivons dans une peur au sujet de l’économie, ce qui nous détourne encore plus du changement climatique.

La crise économique, c’est une de ces choses qui retient notre intention. C’est ici, c’est maintenant, ça affecte ce que j’ai dans ma poche.

Le problème est que le changement climatique a toujours été nommé comme un problème environnemental depuis le tout début. Vous lui donnez ainsi directement un label qui le place là. Si c’est environnemental, des environnementalistes travailleront dessus, des ministres de l’Environnement devront s’en occuper. C’est une définition culturelle qui fait que, quand on a une récession, on se dit qu’on doit penser à l’économie et l’environnement n’en fait pas partie. C’est une erreur historique, ce label. Le changement climatique peut aussi être un problème économique, de ressources, des droits de l’homme, de justice sociale, etc.

On entend souvent que le problème vient des politiciens qui ne pensent pas plus loin que leur mandat mais si je vous suis tout le monde est comme ça ?

Il ne s’agit pas juste de dire que nous sommes mauvais pour travailler sur ce qui va arriver dans le futur. C’est nous qui plaçons, depuis 20 ans, ce problème dans le futur. Comme ça, on ne doit pas y penser.

Prenez la météo, nous sommes habitués à nous y adapter. Si vous avez des inondations, c’est dramatique, mais, au final, vous reconstruisez et vous passez à autre chose.

Si le changement climatique changeait le ciel en violet, tout le monde réagirait. Mais ça n’arrivera pas. Ça ressemble à quelque chose qu’on connaît déjà. En tant qu’humains, on est très bons pour s’adapter. On s’adapte à des conditions extrêmes qui deviennent le "nouveau normal".

Les météorologistes, dans les gouvernements, redessinent déjà les cartes en fonction du changement climatique. En Australie, ils ont une nouvelle couleur pour les nouveaux niveaux de température. Ces niveaux n’existaient pas auparavant, mais deviennent normaux. Les conditions extrêmes doivent être plus extrêmes qu’il y a 10 ans pour être considérées comme telles. On s’habitue toujours à la dernière chose.

Aujourd’hui vous essayez donc de trouver des relais inhabituels pour parler du climat?

Je veux voir des conservateurs qui comprennent le changement climatique qui décident de faire un pas en avant et essaient de mobiliser leurs groupes. Certains le font. J’ai interviewé des groupes évangéliques aux Etats-Unis. Ce sont des gens très conservateurs, mais ils disent aujourd’hui: "Non, c’est une destruction de la création divine. C’est un appel moral." Ils utilisent un langage qui correspond à leurs valeurs, c’est ça qui est important.

Avant il n’y avait que les rapports. Or c’est dans les communautés que le travail doit se faire. Des gens comme moi ne sont pas des communicateurs à qui on fait confiance. Il faut trouver ces communicateurs. Dans le livre, je cite un catholique conservateur qui milite contre l’avortement. Il est très différent de moi et je ne suis pas d’accord avec lui, mais, de manière assez intéressante, il dit: "Le changement climatique est le plus grand danger pour l’enfant à naître." La pollution de combustion du charbon pollue l’enfant dans le ventre de sa mère. C’est une manière très différente de parler de la même problématique.

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