Les robots et l'IA sont partout… sauf dans les statistiques de productivité

Le paradoxe est que les innovations technologiques comme l'émergence de l'IA ou la robotisation ne se retrouvent pas dans l'évolution d'une statistique clef : celle de la productivité du travail. ©REUTERS

Malgré l'émergence des nouvelles technologies, les gains de productivité du travail n'ont jamais été aussi faibles ; au point d'inquiéter les économistes, car ces gains sont la condition première de l'accroissement des salaires et du niveau de vie.

Par Vincent Vandenberghe
Professeur d'économie du travail à l'UCL

Il ne se passe pratiquement pas une journée sans que les médias ne parlent de l’avènement des robots ou de l’intelligence artificielle, le plus souvent pour nous annoncer que ceux-ci vont occasionner la disparition d’une part importante des métiers actuels.

Les innovations technologiques annoncées sont impressionnantes: imprimantes 3D, véhicules sans chauffeur, algorithmes gestionnaires de fortune, robots-chirurgiens ou accompagnateurs, programmes d’enseignement interactifs en ligne…

Et effectivement, elles laissent entrevoir d’innombrables possibilités d’automatisation et donc de destruction d’emplois et de métiers; et ce pas seulement dans le secteur manufacturier, mais aussi dans celui, très vaste, des services.

Le paradoxe, toutefois, est que ces innovations ne se retrouvent pas dans l’évolution d’une statistique clef: celle de la productivité du travail. Cette dernière consiste en une fraction, dont le numérateur est l’ensemble des biens et services produits, et le dénominateur la somme des heures de travail que cette production a nécessitée.

Si les robots et autres logiciels intelligents possèdent la faculté de démultiplier la capacité de produire, notamment en remplaçant massivement le travail, alors cette fraction devrait s’envoler. Or, depuis le début de l’ère industrielle, elle n’a jamais été aussi stable. Dit autrement, les gains de productivité du travail n’ont jamais été aussi faibles; au point d’inquiéter les économistes, car ces gains sont la condition première de l’accroissement des salaires et du niveau de vie.

À vrai dire, ce paradoxe n’est pas entièrement nouveau. Déjà en 1987, l’économiste lauréat du prix Nobel, Robert Solow, écrivait "les ordinateurs sont partout dans le monde, mais pas dans les statistiques de la productivité".:

Deux camps s’opposent

Depuis, ce paradoxe s’est amplifié. Certes l’automatisation a continué de progresser dans plusieurs pans de l’économie. Ainsi le métier de soudeur a complètement disparu des usines d’assemblage automobile. Et les nouveaux robots, les logiciels dotés de capacités prédictives voire décisionnelles ou la dissémination des e-plateformes laissent entrevoir des changements encore plus radicaux.

Pourtant, au niveau macroéconomique et sur le plan statistique, la croissance de la productivité ralentit dans toutes les économies avancées. En Belgique, la productivité horaire des travailleurs croît actuellement à un rythme trois fois plus faible qu’en 1970.

Confrontés à ce paradoxe, les économistes se divisent en deux camps: les optimistes et les sceptiques. À ce titre, les seconds ne sont ni néo-malthusiens ni adeptes de la décroissance. Leur préoccupation première n’est pas l’épuisement des ressources naturelles ou l’effet de serre, mais l’incapacité de nos économies à répliquer les innovations intervenues en amont de la première et surtout de la deuxième révolution industrielle, et plus encore à les utiliser à grande échelle pour améliorer les modèles de production.

Ainsi l’économiste Robert Gordon pense que les innovations technologiques actuelles sont intrinsèquement moins révolutionnaires que celles ayant alimenté les gains de productivité au cours de la période 1870-1970: l’électricité, le téléphone, l’avion et le moteur à explosion.

D’autres économistes soulignent "le mauvais tour" que joue la tertiarisation de nos économies; soit la part croissante et prépondérante du secteur des services dans le PNB. Beaucoup de ces services ont une dimension interpersonnelle qui se prête difficilement à l’automatisation (ex: une consultation médicale, une leçon de planche à voile…). Et plusieurs relèvent du secteur public au sens large, où les incitants financiers à augmenter la productivité sont faibles.

Vision techo-optimiste

À l’opposé, les techno-optimistes pensent que le potentiel des nouvelles technologiques, et des nouvelles organisations du travail qui en découlent, est énorme; en ce compris dans le secteur des services interpersonnels comme l’éducation ou la santé.

Pour une part, ils estiment que la productivité est actuellement sous-estimée. Un IPhone est doté de bien plus de fonctionnalités que le premier Nokia ou le bon vieux Walkman, mais ceci échappe en bonne partie à la mesure statistique.

Surtout, les techno-optimistes estiment que les innovations technologiques mettent du temps à se traduire en gains de productivité à grande échelle.

Aux Etats-Unis, les gains de ce type les plus forts ont été observés de 1920 à 1970. Mais, pour l’essentiel, les inventions technologiques sous-jacentes sont intervenues durant la deuxième moitié du 19ème siècle.

Il a donc fallu plusieurs décennies pour les décliner en outils spécialisés et apprendre à les utiliser de manière productive dans chacun des recoins de l’économie. Il a aussi fallu attendre que le prix de ces technologies diminue pour qu’elles intéressent les investisseurs et qu’ils financent leur adoption, en remplacement de la technologie-vapeur.

En bref, les techno-optimistes pensent que nous faisons aujourd’hui face au même délai s’agissant, entre autres, des nouvelles technologies de l’information. Selon eux, les innovations révolutionnaires sont bien là, et leur adoption massive, synonyme de relance de la productivité, n’est qu’une question de temps.

Pour clôturer, revenons à la question de l’emploi. Si les techno-sceptiques ont raison, à l’avenir, les gains de productivité resteront faibles. Et il n’y a pas lieu de craindre un bouleversement du monde de l’emploi; en tout cas pas du fait des innovations technologiques brocardées par les médias.

Mais le niveau de vie et les salaires risquent de stagner en comparaison avec les décennies passées. Si ce sont les techno-optimistes qui disent vrai, on peut escompter plus de croissance salariale et, pour l’emploi, pas forcément une réduction de son volume global, mais bien des déplacements importants; au terme d’un processus de "destruction créatrice", douloureux pour certains, comparable à celui observé lors des précédentes révolutions industrielles.

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