Michel Foucher: "Faute de pédagogie des dirigeants, le citoyen est livré à ses peurs"

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Penseur des frontières, Michel Foucher propose une analyse historique lucide et dynamique. Pour lui, la construction européenne souffre "du défaut d’imposition uniforme de normes à des sociétés diverses".

La question des frontières revient-elle hanter L’Europe?

Depuis 1945, Balkans et Ukraine exceptés, l’Europe occidentale a effacé des lignes de front, devenues frontières ouvertes. Autrefois, "aller en frontière", c’était partir au front. Les fronts ont disparu, pas les tracés frontaliers régaliens.

De Paris à Bruxelles, une frontière économique invisible subsiste. Le pont de l’Europe Strasbourg-Kehl, symbole d’apaisement du Rhin, sillon d’affrontements séculaires, reste une frontière historique, politique, juridique. Face aux menaces extérieures, les Européens redécouvrent ces lignes d’exercice de missions régaliennes de sécurité et de contrôle.

Certes, l’Europe a connu des réflexes nationalistes: la Hongrie, à l’étroit entre ses frontières depuis le Traité de Trianon (1920), caresse une nostalgie néo-nationaliste. La Slovaquie et la Pologne, peu ouvertes aux migrations internes du temps de l’URSS, ont d’elles-mêmes une vision ethnolinguistique, ethno-religieuse qui fit leur force, les rendant inassimilables au système soviétique. Pour Staline, la collectivisation agraire allait à la Pologne comme une selle de cheval à une vache.

Avant 1989, on célébrait la nation polonaise, Solidarnosc et l’église catholique: le pouvoir actuel justifie-t-il une inversion de notre jugement? Dans une Union européenne agrandie, il faut accepter des traditions et trajectoires nationales expliquant les réactions devant des flux migratoires exceptionnels touchant surtout, depuis 2015, les populations afghanes, irakiennes et syriennes. Tout cela s’analyse à la lumière de l’histoire longue.

Ainsi, la lutte de l’Autriche contre l’empire ottoman lui interdit d’approuver l’intégration de la Turquie dans l’UE. Depuis la chute du mur de Berlin, ces questions politiques sont entachées de culpabilité. Madeleine Albright, fille de diplomate tchèque, fustigeait notre politique serbe, invoquant Munich… Nos remords vis-à-vis de l’Europe centrale, "abandonnée" en 1938, ont valu aux Polonais ou aux Hongrois des fonds structurels injustifiés.

On veut fixer des frontières, mais le limes était déjà une zone de contact…

Cette fixité n’a jamais existé. Le limes n’étaient pas un mur, mais un filtre, dispositif de romanisation des barbares. La seule frontière au monde réputée impénétrable reste la zone démilitarisée entre les deux Corées. Les frontières ont toujours été des zones d’ouvertures, de métissages.

Michel Foucher - Le retour des frontières ©rv doc

Etats-Unis et Mexique partagent 40 villes jumelles et 1,5 milliard de dollars d’échanges économiques quotidiens entre filiales mexicaines et maisons mères américaines. Le mur de Trump, mise en scène d’une clôture, est inepte. En France, des communes prospères voient des électeurs invoquant une subversion migratoire inexistante porter le Front national à 55%. La détermination politique s’effectue ici dans un espace virtuel.

Cependant, en mars 2016, sur la base des conflits recensés par l’International Crisis Group, on pouvait situer 83% des 75 crises sévères dans un rayon de trois à six heures de vol de Bruxelles. L’Europe occupe une position unique, seulement comparable à l’Inde, avec la proximité du Pakistan et de l’Afghanistan. Et ces lignes de tension s’interconnectent: djihadisme transnational, trafic de cigarette biélorusse, de cocaïne colombienne par le Brésil et la Guinée Bissau, via la Lybie, flux de migrants.

Où sont nos frontières extérieures?

L’Union n’a pas de frontières, mais des limites coïncidant avec les frontières de ses États membres. Elle n’a pas de politique extérieure: elle n’a jamais défini son extérieur.

Au-delà des frontières politiques, c’est une affaire de zones d’influence. À Mons, Vaclav Havel s’interrogeait: où finit l’Europe et où commence la Russie? À cet égard, l’Ukraine (en slave, ukraina, confins) est cruciale. Pour Moscou, elle n’existe pas. La friction devait se produire là. En mai 2008, le sommet de Bucarest refuse l’élargissement de l’Otan à la Géorgie et à l’Ukraine, mais Angela Merkel déclare "la porte ouverte". Le Kremlin s’y oppose.

À l’été, le président Saakachvili se lance dans l’aventure géorgienne, face à Poutine qui, soutenu par la population, l’attendait dans une posture néo-nationale. L’accord d’association de 2014 avec l’UE, influencé par Washington et la Pologne, désireuse de reconstituer un cordon sanitaire, ne peut que faire réagir Moscou.

Face aux coups de boutoir du Kremlin et d'Istanbul, il faut passer du grand marché à la grande stratégie.

Ce conflit dit "gelé", mais mortel, coupe les Européens des élites russes pro-européennes. Il eût mieux valu dissocier l’UE et l’Otan, opter pour une neutralité à la finlandaise, garantir la sécurité de la Russie et le rapprochement avec l’Union. Les États-Unis étaient contre: selon la doctrine Brzezinski, si l’Ukraine intégrait l’Otan, Moscou cesserait de se vouloir empire et deviendrait un État nation normal.

Ambassadeur en Lettonie, la présidente m’a dit vouloir le sommet de l’Otan à Riga (2006) pour que Moscou sache où est la frontière. Et, depuis peu, l’Otan a réaffirmé l’article 5 de la Charte aux Baltes et aux Polonais.

Sans majorité dans les États membres à référendum obligatoire (France, Autriche, Irlande, Slovaquie), l’entrée de la Turquie est une illusion. Dans les Balkans, l’UE a créé des États peu viables (Kosovo ou Bosnie). Visons plutôt une relation sur mesure: union douanière, accès sans visa pour étudiants, coopérations militaires.

Que vise l’UE? Que peut-elle?

En 1945, son projet initial répondait à l’état du monde: la ruine absolue. Ensuite, ce fut la guerre froide: Staline, père de l’Europe par défaut (ou par antiphrase). Puis la décolonisation, pour la France, la Belgique, le Portugal, les Pays-Bas, le Royaume-Uni: 16 semaines après les Accords d’Evian (fin de la guerre d’Algérie), de Gaulle s’engage dans l’Europe, rencontre Adenauer à Reims, signifiant aux Français: "Fini l’Empire; notre espace, c’est l’Europe."

Enfin, la séquence de la chute de l’URSS et de l’économie planifiée, de l’économie de marché aux critères de Copenhague, vit des réponses adaptées, sauf dans les Balkans. Après cela, le logiciel de l’UE se périme. Datons la cassure de 2001: après le 11 septembre, la Chine entre dans l’OMC (Conférence de Doha, novembre 2001).

Plus récemment, face au néo-nationalisme de l’Iran, de Poutine et d’Erdogan, la logique du grand marché, de l’élargissement, en décalage avec l’état du monde, s’épuise.

Or, l’Union n’est pas un État aux compétences régaliennes, chargé des questions migratoires ou anti-terroristes. Elle fait ce qui relève de son mandat. Je crois à une meilleure coopération intergouvernementale, financée par l’UE. Or, l’État dominant est l’Allemagne, grande Suisse géopolitique à l’armée peu efficiente. De fait, l’élargissement passé au second plan, en moins d’un an, un corps de garde-côtes et de garde-frontières s’est créé. Face aux coups de boutoir du Kremlin et d’Istanbul, il faut passer du grand marché à la grande stratégie.

Qu’en est-il des souverainetés infranationales?

La construction européenne, qui a forgé un État de droit et une capacité de réguler, souffre du défaut d’imposition uniforme de normes à des sociétés diverses. Son originalité de civilisation tient à ses diversités, ce que Hume appelait des "frictions", entre peuples nombreux, voisins et différents, créant une dialectique de préservation des différences et de recherche de l’unité.

Bertrand Badie | Michel Foucher - vers un monde néo-national? ©rv doc

Ce paradoxe explique les réactions néonationales dans des pays prospères, égalitaires, redistributeurs et protecteurs. Des études récentes d’Oxford Economics attestent le critère dominant des néonationalismes, notamment en Suède, Norvège, Finlande ou Suisse: le stress culturel.

Ce sentiment d’insécurité défini par des variables non-économiques, non-sociologiques (risque terroriste, questions migratoires, monde angoissant surmédiatisé), crée une demande fantasmatique, illusoire, de retour à la souveraineté nationale absolue, à des frontières unilatéralement fermées (aux importations, pas à nos exportations). Faute de pédagogie de ses dirigeants, le citoyen est livré à ses peurs, accentuées par les réseaux sociaux.

La Belgique offre un cas de friction européenne typique. Tout peuple se considérant comme une nation veut disposer d’attributs de souveraineté étatique. Cela tient à l’histoire, à la représentation, à la langue: les Catalans contre Madrid, les Écossais contre Londres, les Flamands contre la bourgeoisie wallonne. L’UE, "empire bienveillant", compense ces frictions fragmentaires.

Au Pays Basque, la Communauté autonome jouit d’une liberté fiscale. En Catalogne, qui vit du marché espagnol, l’indépendantisme est minoritaire, partagé entre ceux qui englobent les Baléares et Valence (la langue valencienne est un catalan) et les anti-Espagnols. En Écosse, le recul travailliste risque de rendre le Parti national écossais majoritaire. L’Irlande est emblématique: les Accords du Vendredi Saint reposaient sur une république d’Irlande ouverte qui, Brexit oblige, devient une limite extérieure de l’UE (les comtés catholiques ont voté "Remain", les protestants "Leave"). L’hypothèse de l’unification, garantie ultime de l’accord de paix, est réelle. Au-dessus de Dublin et Londres, Bruxelles est un formidable instrument de pacification.

cv express

Michel Foucher est géographe et diplomate français. Envoyé spécial dans les Balkans et le Caucase (1999), Ambassadeur en Lettonie (2002-2006), directeur du Centre d'analyse et de prévision du ministère des Affaires étrangères (1999-2002), titulaire de la chaire de géopolitique appliquée au Collège d'études mondiales (FMSH, Paris), il a publié plus de trente ouvrages consacrés aux frontières, notamment "Le Retour des frontières" (2016) et "Vers un monde néo-national" (2017), et co-dirigé le Rapport Schuman sur l'Etat de l'Union européenne.

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