Olivier Grojean : "Un grand Kurdistan n'est envisageable ni à court ni à long terme"

Olivier Grojean est pessimiste quant à l’après-référendum dont l'isue a été largement fêtée. Tout dépendra, dit-il, des soutiens internationaux. «Si ces soutiens abandonnent les Kurdes, des affrontements réels pourraient débuter» ©Photo News

Ce lundi 25 septembre se tenait au Kurdistan irakien un référendum contesté. Massoud Barzani, le président du gouvernement régional du Kurdistan (GRK), n’a pas plié sous la pression de Bagdad et des poids lourds régionaux et internationaux, tous officiellement opposés à la tenue d’un vote des Kurdes de la région sur leur indépendance.

Sans surprise, le "oui" l’a emporté avec 92,73%, selon les résultats officiels proclamés mercredi. La participation a atteint 72,16%, soit plus de 3,3 millions de votants. Olivier Grojean, docteur en sociologie politique et spécialiste de la question kurde, analyse les conséquences du référendum pour l’avenir de l’Irak et du Moyen-Orient.

Que pensez-vous du résultat du référendum?

Ce résultat était attendu. Personne n’imaginait que les Kurdes d’Irak votent "non" au référendum. Le taux de participation est plus intéressant. Il est de 72% dans l’ensemble de la région, mais seulement de l’ordre de 50% dans la province de Souleymanieh (l’une des trois provinces du Kurdistan irakien, ndlr), fief de l’Union patriotique du Kurdistan (UPK).

À Souleymanie, de nombreux les Kurdes eux-mêmes ne sont pas aller voter car ils sont proches de Jalal Talabani (rival de Massoud Barzani) et de l’UPK. Ils remettaient en cause le moment choisi pour le référendum qui est selon eux une manière pour Barzani de mobiliser toute la population kurde autour de lui et de se maintenir au pouvoir alors qu’il aurait dû le quitter depuis 2015, voire 2013.

Est-ce que ce résultat est reconnu par le gouvernement central d’Irak?

Le gouvernement central de Bagdad a exigé l’annulation du référendum. Ensuite, il a demandé aux Kurdes de lui remettre les clés des aéroports qu’ils contrôlent dans la région. Les autorités de Bagdad ont demandé aux pays qui assurent des lignes aériennes avec le Kurdistan de les interrompre. Le gouvernement central est donc dans une stratégie de refus total de ce référendum.

Ce référendum a été décidé unilatéralement par le président du Kurdistan irakien Massoud Barzani. Se basait-il sur des principes légaux et légitimes?

Il n’y a jamais eu de référendum au Kurdistan depuis la chute de l’Empire Ottoman en 1923. Le mandataire britannique (1920-1948) avait promis une autonomie au Kurdistan d’Irak qu’il n’a jamais octroyée.

Après une première rébellion lancée en 1961, un accord prévoyant l’autonomie a été signé avec Bagdad en 1971 mais n’a pas été respecté, ce qui a provoqué une nouvelle insurrection des Kurdes. En 1975, les Etats-Unis ont arrêté de soutenir cette lutte qui a alors été totalement réprimée par le gouvernement central. Puis il y a eu un de nombreux massacres et déportation des Kurdes de la région dans les années 80 sous Saddam Hussein.

Au delà de la légalité, toutes ces violences ont rendu la question de l’indépendance légitime pour de nombreux Kurdes. Les Kurdes d’Irak ont une autonomie de fait depuis 1991 et de droit depuis 2005. Cependant, un certain nombre de règles n’ont pas été respectées comme par exemple l’autodétermination dans les zones disputées, notamment à Kirkouk. Massoud Barzani a donc considéré qu’il était temps de lancer un vrai processus de négociation avec Bagdad.

Est-ce qu’une indépendance de la région est réaliste à court ou moyen terme?

À court terme non, c’est évident. Je crois que l’idée de Massoud Barzani était de rappeler aux acteurs de la région et à la communauté internationale que les Kurdes ont combattu l’État islamique (EI) mais que la question kurde n’est pas réglée.

Le président Barzani veut faire vivre l’idée que si un certain nombre de facteurs économiques et politiques sont remplis avec Bagdad et dans les pays voisins, dans ce cas, dans dix ou quinze ans, une indépendance serait possible.

Pourquoi était-ce le moment?

Parce que l’État islamique est presque éradiqué et que l’on entre dans un après-EI. C’est donc le moment pour gouvernement régional kurde de placer ses pions. L’un des "deals" pourrait porter sur Kirkouk. Est-ce que cette province pétrolière pourrait être officiellement rattachée au GRK en échange d’une forte autonomie sans indépendance? L’Irak accepterait-elle de donner une autonomie économique au Kurdistan? C’est le genre de questions qui se posent. Le GRK veut aussi dire aux Etats-Unis de continuer à les soutenir tant que la question kurde n’est pas réglée.

Les Etats-Unis n’ont pas soutenu officiellement le référendum. Pourquoi?

Il est difficile de connaître la position réelle des Américains sur ce dossier. D’abord parce qu’on ne sait pas quels sont les projets de l’administration Trump. Ensuite car les Etats-Unis sont dans une volonté de stabilisation de l’Irak alors que ce référendum provoque plus de tensions que de stabilisation. Les Américains se sont servis des Kurdes à leur propre avantage, comme ils l’avaient déjà fait au début des années 70, cette fois pour éradiquer l’État islamique. Est-ce qu’aujourd’hui ils vont continuer dans un soutien aux Kurdes ou est-ce qu’ils vont les laisser tomber en se disant que le problème de l’EI est résolu? Difficile de le dire.

Les réactions de Bagdad, de la Turquie et de l’Iran sont très négatives. Doit-on craindre une escalade militaire dans la région?

Je pense que Massoud Barzani va tout faire pour éviter une escalade militaire. Je crois aussi que l’État central irakien ne va pas chercher à envoyer massivement des troupes pour par exemple expulser les Kurdes des territoires disputés comme à Kirkouk. Il risque d’y avoir des anicroches mais il n’y aura pas de batailles massives, en tout cas pas dans l’immédiat. Tout dépendra de comment la situation évolue.

Les mises en garde de la Turquie du président Recep Tayyip Erdogan sont particulièrement appuyées. Pourquoi?

Ce qui fait peur à la Turquie ce n’est pas tant que ses propres kurdes demandent un jour l’indépendance parce que depuis 2015 le mouvement kurde a été laminé en Turquie. Ce qui l’inquiète le plus, c’est la présence à sa frontière sud d’un Kurdistan syrien, le Rojava, où le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK, mouvement séparatiste armé en lutte contre l’État turc depuis 1984) est aux commandes.

La Turquie menace le Kurdistan irakien de sanctions, comme de fermer le pipeline turc qui permet au Kurdistan irakien d’écouler son pétrole à l’étranger. Avec quelles conséquences pour l’économie de Kurdistan irakien?

Les premiers échanges avec la Turquie remontent à 2007-2008. Jusqu’en 2014, le Kurdistan irakien a connu un énorme boom économique grâce au pétrole qu’il vendait sur les marchés internationaux sans l’accord de Bagdad. La région est devenue une sorte de nouveau Bahreïn. Mais cette envolée économique a été stoppée radicalement en 2014 par les offensives de l’EI. Or, le Kurdistan ne produit rien d’autre que du pétrole.

L’autre problème est que le gouvernement central ne reverse plus les 17% de son budget global au GRK, en raison notamment de ces exportations de pétrole en dehors de tout contrôle de Bagdad. Suite à quoi des fonctionnaires ne sont plus payés depuis des mois et des salaires ont été divisés par trois. En résulte une vraie crise sociale et politique avec des manifestations contre le GRK. Si en plus des aéroports ne peuvent plus fonctionner, le Kurdistan irakien va se retrouver dans un isolement total et une asphyxie économique.

Est-ce que les Kurdes, la plus grande nation sans terre avec environ 35 millions de personnes partageant cette origine, rêvent toujours d’un Grand Kurdistan à cheval sur la Turquie, la Syrie, l’Irak et l’Iran?

Je ne crois pas qu’un grand Kurdistan soit envisageable, à court, moyen terme ou même long terme. Il y a plusieurs raisons.

Premièrement, les populations du Kurdistan sont très fragmentées, linguistiquement et religieusement.

Deuxièmement, cela fait cent ans que ces populations vivent sous des administrations différentes, ce qui a évidemment des conséquences sur la formation des "habitus" nationaux. Un Kurde irakien et un Kurde turc ne sont pas les mêmes socialement et culturellement, parce qu’ils sont socialisés par des environnements différents.

Troisièmement, il y a deux partis dominants dans la région, le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) de Massoud Barzani et le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) en Turquie. Ces deux partis se livrent une lutte d’influence politique et parfois militaire. Chacun a une volonté de représenter l’ensemble des Kurdes. Tout cela contribue à limiter la possibilité d’un grand Kurdistan.

Ce référendum qui devait offrir un espoir aux Kurdes pourrait-il tourner au cauchemar pour la région?

Je suis en effet pessimiste sur les possibilités qu’offre ce référendum. Tout dépendra des soutiens internationaux. Si ces soutiens abandonnent les Kurdes, des affrontements réels pourraient débuter entre le GRK et le gouvernement central irakien, et pourquoi pas entre le gouvernement central syrien et les Kurdes de Syrie.

On peut aussi imaginer une intervention turque en Irak du nord, au Kurdistan irakien, voire au Rojava. Tout dépendra de l’investissement des puissances internationales, la Russie, les Etats-Unis, l’UE, la France ou la Grande-Bretagne, dans la résolution de cette question kurde en suspens depuis 1923.

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