chronique

Pourquoi Bruxelles doit rester une ville productive

Kristiaan  Borret

Il est absurde que le plombier habitant au coeur de Molenbeek et travaillant dans des maisons du centre-ville soit obligé de se rendre dans un parc PME à Drgenbos pour y chercher ses pièces car il n'y a plus d'entrepôts en ville.

À Bruxelles, la rénovation urbaine sur les terrains post-industriels le long du Canal bat son plein. Alors qu’ailleurs en Europe, ce sont surtout des appartements de standing qui sont construits, Bruxelles a choisi de mêler les fonctions. En effet, depuis 2012, le Plan Canal de la Région de Bruxelles-Capitale vise à la fois une densification de l’habitat et une intensification de l’emploi.

De nombreux nouveaux logements sont nécessaires car, d’ici 2025, Bruxelles pourrait accueillir 100.000 habitants supplémentaires. Un grand nombre de projets, à la fois publics et privés, sont d’ores et déjà en chantier. Toutefois, dans le cadre de ma fonction de maître-architecte, je suis fatigué de tous ces architectes et promoteurs qui chantent le refrain de la croissance démographique pour justifier des projets exagérés. La ville du futur ne doit pas uniquement se densifier, mais elle doit également conserver son caractère mixte et diversifié.

©Tom Verbruggen

Des projets connus tels que Hafencity à Hambourg, Masséna Rive Gauche à Paris ou Eilandje à Anvers sont presque à 100% résidentiels. Quelques bureaux et équipements publics ont été ajoutés, comptant surtout des magasins, des cafés et des restaurants au prétexte que chaque nouveau projet se devait d’être un "vrai quartier urbain vibrant".

Quid des activités productives?

Il est absurde que le plombier habitant au cœur de Molenbeek et travaillant dans des maisons du centre-ville soit obligé de se rendre dans un parc PME à Drogenbos pour y chercher ses pièces car il n’y a plus d’entrepôts en ville.

Rétrospectivement, nous constatons que ce type de rénovation urbaine a systématiquement exclu une fonction, à savoir l’économie productive. Les activités de production ont donc quitté la ville pour la périphérie, que ce soit vers les terrains industriels en bordure de la ville même ou vers des pays situés à l’autre bout du monde.

Bien entendu, cela ne veut pas dire que l’industrie lourde doit regagner la ville. Mais il est absurde que le plombier habitant au cœur de Molenbeek et travaillant dans des maisons du centre-ville soit obligé de se rendre dans un parc PME à Drogenbos pour y chercher ses pièces car il n’y a plus d’entrepôts en ville.

Dans la manière dont nous concevons le travail en ville, ne devons-nous pas intégrer à côté des bureaux aussi les emplois "sales"? Faire se rencontrer les produits que nous consommons dans notre style de vie urbain et leurs origines dans leur aspect productif?

Maintenir les activités productives en ville est bénéfique pour des raisons économiques, sociales et spatiales. Tout d’abord, une économie diversifiée est toujours plus avantageuse.

En effet, la monoculture bruxelloise actuelle des bureaux ou du tourisme est fragile. De plus, et d’un point de vue social, les personnes moins qualifiées ont besoin d’emplois qui ne ressortent pas toujours de l’horeca ou de l’entretien de bureaux.

L’industrie urbaine offrant habituellement plus d’emplois locaux, elle favorise ainsi l’intégration des jeunes plus défavorisés. Concernant la mobilité, les entreprises en ville apportent clairement des avantages de proximité.

Gérer les nuisances

©Photo News

Enfin, ajoutons à cela le caractère parfois brut, mais typique, des zones post-industrielles qui n’est pas à effacer totalement et dont la rénovation urbaine peut prendre une forme plus authentique. Il va de soi que les architectes sont confrontés à une tâche d’ampleur, car les nuisances éventuelles ne doivent pas être ignorées. Nous avons donc besoin de solutions inventives pour que logements et industries puissent coexister dans un même bâtiment ou un même quartier.

De nos jours, l’industrie manufacturière créative (fabrication artisanale de bijoux et de vélos design, agriculture urbaine, brasserie artisanale…) est tendance et est la bienvenue en ville, mais elle ne fait pas tout.

Nous devons aussi offrir une place à des activités plus "ordinaires" telles que les garages, les centrales à béton et le "légendaire" plombier. L’économie future sera, espérons-le, plus équitable, plus verte et plus locale, donc plus urbaine. Naturellement, le problème du chômage ne sera pas ainsi résolu. Cependant, c’est aussi une erreur de sacrifier tous les emplois locaux pour créer encore plus de logements. Il faut prévoir maintenant de l’espace pour les entreprises, afin de ne pas le regretter plus tard.

Enfin, nous ne devons pas oublier la dimension symbolique: tout comme nous considérons que les enfants des villes doivent savoir d’où vient le lait, nous devons aussi faire en sorte qu’ils sachent que les objets sont manufacturés et qu’il existe, en amont de ceux-ci, des métiers auxquels nous sommes prêts à donner une place dans notre société urbaine.

Par Kristiaan Borret
Maître-architecte de la Région de Bruxelles-Capitale et professeur en projet urbain à l'Université de Gand.

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