chronique

Un rôle pour l'Europe, à la hauteur de ses peuples

Paul Jorion

Ce n'est pas en réalité l'Europe en tant que telle qui est la cause du malheur des peuples mais l'idéologie agressive de ceux qui la dirigent et qui au lieu d'unir les nations dans un projet commun les dresse les unes contre les autres.

La construction européenne a déçu. Si l’on excepte le projet Erasmus qui a pu offrir à une partie de la jeunesse ce qu’elle espérait: vivre et se reconnaître à l’échelle du continent auquel elle s’identifie, les autres acquis se confondent dans l’esprit du public avec des mesures tatillonnes protégeant davantage les intérêts patronaux que les consommateurs, ou bien évoquent l’image de la Troïka (Commission européenne, Banque centrale européenne, Fonds monétaire international) appliquant à de petites nations un corps de doctrine féroce qui y font baisser l’espérance de vie et le niveau d’instruction, ou celle des trépignements auxquels on assiste actuellement lorsqu’une région membre entend faire prévaloir les principes démocratiques sur les préférences du monde marchand.

Le projet européen voulait mettre fin à ce que Maynard Keynes appela si justement la "guerre civile européenne". Il était porteur d’un tout autre idéal que celui d’un marché commun insensible aux citoyens des nations qui le composent. Marché contre lequel ceux-ci ayant découvert le pouvoir de protestation que leur procurent les réseaux sociaux, se rebellent aujourd’hui.

©Dieter Telemans

De manière symptomatique, lorsque l’occasion leur en est offerte, les peuples européens choisissent d’abandonner le bateau devenu ivre de la construction européenne. Le Royaume-Uni en offre l’exemple avec la victoire du Brexit. Qui a voté celui-ci, sinon les électeurs estimant que le projet européen fait des migrants une menace pour eux? La très financière City de Londres ne sait plus depuis à quel saint se vouer, ce vote de retrait signant son déclin irrémédiable.

Malheur aux vaincus

Or la City devrait faire son examen de conscience: n’est-elle vraiment pour rien dans le remplacement dans les esprits des valeurs de solidarité par celles de la concurrence, de la compétition forcenée, de la compétitivité – l’autre nom pour la guerre de tous contre tous sur le marché de l’emploi? Car c’est bien la sacro-sainte "compétitivité" défendue par la City et tous ceux qui, comme elle, prônent les vertus du "Malheur aux vaincus", qui force les Britanniques à voir prioritairement dans les flux migratoires, plutôt que l’apport en forces vives qu’il est avant tout pour leur nation, les concurrents qui les priveront bientôt d’emploi.

Ce n’est pas en réalité l’Europe en tant que telle qui est la cause du malheur des peuples mais l’idéologie agressive de ceux qui la dirigent et qui au lieu d’unir les nations dans un projet commun les dresse les unes contre les autres.

Ce n’est donc pas en réalité l’Europe en tant que telle qui est la cause du malheur des peuples mais l’idéologie agressive de ceux qui la dirigent et qui au lieu d’unir les nations dans un projet commun les dresse les unes contre les autres, et à l’intérieur de chacune de celles-ci dresse chaque individu contre tous les autres, sous la bannière inhumaine des dogmes de concurrence-compétition-compétitivité.

Crise globale

Or, en tant que projet supranational faisant sens, le projet européen est aujourd’hui plus qu’hier encore, indispensable. La crise globale qui nous emporte ne peut être résolue qu’à l’échelle où elle se pose, à savoir celle de la planète tout entière: crise environnementale, crise de la complexité dans ses deux dimensions de disparition massive de l’emploi due à l’explosion de la mécanisation et du projet de l’Intelligence Artificielle confié à l’armée, crise structurelle d’une finance désormais enlisée. Telles sont les trois composantes désormais indissociables car formant un tout, d’une crise globale géante menaçant l’humanité d’extinction.

©REUTERS

Du coup, tout repli sur un cadre national ou identitaire est condamné d’un point de vue pratique. Il nous est possible au contraire d’embrasser des cadres unificateurs tel celui que l’Europe doit constituer. Prendre à bras-le-corps à l’échelle européenne les questions urgentes qui se posent a donc cessé d’être un choix pour devenir une nécessité.

Il nous faut donc ressusciter le projet européen, mais au nom du principe qui présida à sa fondation, de la solidarité et de l’entraide, contre celui mortifère de la concurrence, de la compétition et de la compétitivité. Il faudra pour cela, bien sûr, chasser encore une fois les marchands du temple. Et il s’agit désormais d’une question de survie.

Par Paul Jorion
Économiste et anthropologue.

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