chronique

Apprendre à programmer pour se réhabiliter

En Californie, dans la prison de San Quentin, à un jet de pierre de la Silicon Valley, les criminels apprennent à lancer leur start-up. "La qualité de leur programmation est plus importante que les stigmates de leur passé." Par Roel Verrycken, à San Quentin

"Hi, my name is Chris Schumacher. Je suis le fondateur de Fitness Monkey, une plate-forme en ligne qui aide à retrouver et garder la forme." Cela ressemble à la promo d’une start-up technologique comme on en rencontre à tous les coins de rue de la Silicon Valley. Mais, en fait, Schumacher est derrière les barreaux depuis 15 ans. Pour meurtre. Il a passé les 8 dernières années à San Quentin, une des plus grandes prisons des Etats-Unis, à une heure de San Francisco et de son industrie technologique.

Son compagnon Jorge Heredia, qui a réalisé le site internet ainsi que son "app", est ici depuis 18 ans, pour tentative de meurtre. Joseph Demerson, concepteur de la page d’accueil, est emprisonné depuis 26 ans pour meurtre et tentative de meurtre. Luke Padgett, récidiviste et taulard depuis plus de 20 ans, a rédigé une partie du code. Il énumère ses condamnations dans l’ordre chronologique: vol, cambriolage, attaque à main armée et homicide.

Aucun n’a jamais utilisé internet.

"Apprendre à créer des sites internet sans être connecté est totalement surréaliste... Malgré tout, nous leur donnons un cours de haut niveau. Et je n’ai jamais vu des étudiants aussi motivés qu’ici."
Ben Havilland
Ingénieur de programmation

Les quatre hommes à l’origine de Fitness Monkey sont des alumni du Code 7370, un cours de programmation de The Last Mile, une organisation qui permet aux prisonniers de se familiariser avec l’informatique et l’entrepreneuriat, afin qu’ils se préparent à une carrière dans le monde réel, lorsqu’ils auront purgé leur peine. Ce cours est une initiative du "venture capitalist" Chris Redlitz et de sa femme Beverly Parenti, un couple qui a construit sa réputation (et sa fortune) dans la Silicon Valley.

©rv

La liste d’attente des candidats est longue, explique Redlitz. "Nous sommes submergés. L’administration reçoit de nombreuses demandes de transferts d’autres prisons. Nous sélectionnons les candidats avec beaucoup de soin." Un cours intensif de 32 heures par semaine, pendant deux fois six mois, enseigne les principaux langages de programmation d’internet et les applications mobiles: HTML, CSS, JavaScript et Phyton. Les dieux de la technologie sont impressionnés: en octobre, San Quentin a reçu la visite de Mark Zuckerberg himself.

"Fitness Monkey, c’est toute la vie de Chris", explique Luke Padgett. Schumacher – 42 ans, yeux très bleus, un peu ours – était toxicomane et alcoolique. Il y a 15 ans, à son arrivée en prison, il s’est mis au sport. Voici 12 ans qu’il s’est débarrassé de ses addictions. "Via Fitness Monkey, je souhaite transmettre ce message: faire du sport, rester en forme, s’entraîner, sont des moyens efficaces pour se débarrasser des dépendances débilitantes et pour rester positif. Maintenant que je suis capable de créer des logiciels, je peux partager mon expérience avec les autres. J’ai découvert quelque chose que j’aime vraiment. Et ce sont des compétences qui m’aideront dans l’avenir."

©REUTERS

Récemment, Schumacher et ses compagnons ont présenté leur projet à un public de journalistes, d’investisseurs et d’invités de The Last Mile, à San Quentin. Parmi eux, Artfelt Creations, un site de commerce en ligne qui vend des œuvres de prisonniers. Et Get Parents Attention (GPA), une application permettant aux parents de suivre les résultats scolaires de leurs enfants sportifs. Le détenu Jason Jones, créateur de GPA, auparavant footballeur de talent, avait dérapé dans ses études et pris un mauvais chemin.

Prison Industrie

Dans le bâtiment de Prison Industries, un hall glacial qui accueillait auparavant l’imprimerie, on a construit un "tech center". Les murs sont couverts de slogans à la manière du "Think Different" de Steve Jobs.

"Aucun d’entre eux ne cachera son passé criminel. Se lancer, tomber, se relever: c’est finalement ce qui fait tourner la Silicon Valley."
Chris Redlitz
Initiateur du projet "The last Mile"

La sécurité est stricte. On me demande d’être vêtu de noir, pour contraster avec le denim bleu des détenus et les uniformes vert olive des gardiens. Je signe un formulaire qui indique sans ambiguïté que l’État de Californie ne me sauvera pas en cas de prise d’otage. À l’exception du stylo, du bloc-notes et du passeport, je ne peux rien emporter à l’intérieur. L’entrée principale s’ouvre sur la baie étincelante de San Francisco, mais, à l’intérieur, entre les hauts murs, rien ne transparaît de cet environnement. Dans la grande cour, des prisonniers sont assis sur des bancs, d’autres se promènent ou font de la musculation.

Construite en 1852, la prison de San Quentin est une des plus anciennes du pays. Avec 3.729 détenus – elle est si grande qu’elle a son propre code postal – l’institution tourne à plus de 120% de sa capacité. Il y a dix ans, l’ancien gouverneur, Arnold Schwarzenegger, a tiré la sonnette d’alarme à cause de la surpopulation. Le hall de sport avait été transformé en immense cellule, remplie de rangées de lits superposés.

Les Etats-Unis comptent 5% de la population mondiale, mais 25% de toutes les personnes emprisonnées. Leur nombre a augmenté au cours des années 80 et 90, en particulier suite à la "War on Drugs", répression de l’usage et la détention de drogues. Les longues peines ont propulsé, en 2013, le nombre de détenus à 2,2 millions, pour une population de 322 millions de personnes, soit une hausse de 500% en 30 ans. Les différences raciales sont choquantes. Les hommes noirs ont six fois plus de risque de se trouver un jour derrière les barreaux. Un jeune Noir non diplômé sur trois passe par la case prison.

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Les programmes comme celui de The Last Mile sont une manière de briser le cercle vicieux. La California Prison Industry Authority (CalPIA) sait que le risque de récidive baisse – de 60 à 10% – grâce à l’apprentissage d’un métier. "La motivation est essentiellement financière, explique Redlitz. Un détenu pendant un an coûte plus de 60.000 dollars, en Californie."

"Auparavant, les détenus étaient surtout embauchés pour des travaux répétitifs, comme de la couture ou l’impression de plaques d’immatriculation. Aujourd’hui, nous leur apprenons les compétences les plus convoitées du moment, explique Charles Patillo du CalPIA. Tout le monde est gagnant." Plus tard dans l’année, les nouveaux "diplômés" commenceront à faire de la programmation, en prison, en sous-traitance pour des entreprises extérieures. Ils réaliseront, entre autres, des visualisations de données pour l’Université de Pittsburgh. Pour plus de 16 USD l’heure. Pour les jobs "traditionnels", le salaire horaire est de... 35 cents.

Même si l’idée d’apprendre la programmation aux prisonniers est attrayante, les obstacles sont légion. La plupart sont passés à côté de la révolution des smartphones et des réseaux sociaux. En prison depuis 15 ans et plus, ils ont peu de contacts avec l’extérieur. Internet leur est interdit, et les bénévoles qui donnent les cours doivent être particulièrement créatifs. "Je n’avais jamais vu un ordinateur de près, explique Schumacher. Mais j’ai toujours aimé lire le magazine ‘Wired’."

"En réalité, apprendre à créer des sites internet sans être connecté est totalement surréaliste, explique l’ingénieur de programmation Ben Havilland, un des bénévoles. Malgré tout, nous leur donnons un cours de haut niveau. À l’extérieur, à San Francisco, les gens paient facilement 15.000 dollars pour la même formation. Mais je n’ai jamais vu des étudiants aussi motivés qu’ici, à San Quentin."

Kate Mitchell, partenaire d’une firme de capital à risque de la Silicon Valley, et qui investit depuis plus de 20 ans dans des start-ups, partage cet avis. "Je dois reconnaître que, lorsque je suis venue, j’avais des attentes très modestes. Mais elles ont été largement dépassées. Par leurs compétences techniques, oui, mais aussi et surtout par la manière dont ils ont appris à présenter leur travail. Je vais souvent à ce type de présentations, et de nombreux entrepreneurs sont soit trop timides, soit trop arrogants. Or les prisonniers rayonnent de confiance en eux, sans pour autant perdre leur modestie. Si je les avais rencontrés dans d’autres circonstances, j’aurais pensé qu’ils avaient un diplôme d’une école de commerce. Ils parlent comme des CEO."

"Il faut savoir d’où ils viennent, poursuit Mitchell. En prison, on leur apprend à éviter de regarder les gens dans les yeux. Les contacts physiques sont inexistants. Serrer la main et regarder dans les yeux constituent pour eux une étape importante. Ce sont des obstacles qu’ils ont dû surmonter."

La seule chose que les prisonniers ne pourront jamais combler: le trou béant dans leur CV. Ils se préparent pour des emplois pour lesquels la demande est importante, mais ils ne pourront jamais effacer leur passé. "C’est vrai, explique l’initiateur du projet, Redlitz, mais la meilleure manière de résoudre ce problème, c’est d’être totalement transparent. Aucun d’entre eux ne cachera son passé criminel. Cela ne fonctionne pas comme cela ici. La qualité de vos logiciels est plus importante que les stigmates du passé. Se lancer, tomber, se relever: c’est finalement ce qui fait tourner la Silicon Valley."

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