chronique

Biden et les bonnes raisons de la bourse

Cofondateur et économiste, Orcadia Asset Management

La vue qui semblait devoir dominer était qu’une réélection de Donald Trump était préférée par les marchés financiers. Pourtant l'élection de Joe Biden n’a pas eu l’air de leur faire peur...

La plus grande beauté de la bourse n’est-elle pas son imprévisibilité ? Ce que nous avons vécu juste avant et juste après les élections américaines du 3 novembre est vraiment intrigant en regard des supposés traditionnels.

Etienne de Callataÿ. ©Tim Dirven

La vue qui semblait devoir dominer était qu’une réélection de Donald Trump était préférée par les marchés financiers. Certes, dans le camp républicain, il y a des gardiens de l’orthodoxie budgétaire, ce qui aurait pu empêcher l’adoption d’un grand plan de relance, mais ils sont peu nombreux, et l’histoire les a montrés prompts à céder devant les contingences politiques immédiates.

En fait, sur le plan de la rigueur budgétaire, ce sont les démocrates qui ont, et de très loin, été les « bons » élèves, avec Bill Clinton en figure emblématique de cette orientation, face à des républicains toujours soucieux de baisser les impôts plus rapidement que les dépenses publiques.

Si Trump aurait été préféré, c’est vraisemblablement pour deux raisons, même si, comme toujours, dans le décryptage des marchés financiers, il y a lieu de toujours rester modestes puisqu’on en est réduit aux seules supputations.

La première a trait à sa politique fiscale favorable aux entreprises. Ainsi, il aurait maintenu le taux nominal de l’impôt des sociétés à 21%, où il l’avait abaissé, venant de 35%, là où Joe Biden annonçait vouloir le relever à 28%. De même, il aurait combattu avec plus d’acharnement les velléités internationales, notamment au niveau de l’OCDE, d’avancer dans la voie d’une coordination dans la taxation des multinationales, qu’elles soient dans la technologie ou pas.

La seconde raison mise en avant pour cette préférence pour Trump tient aux réglementations publiques, en particulier en matière de concurrence et de préservation de l’environnement.

Des marchés plus prospectifs qu'il y parait?

La vue dominante est que les marchés préfèrent des autorités qui n’entravent pas, au nom de la préservation de la concurrence, les fusions et acquisitions d’entreprises, opérations qui se font avec une prime sur le cours de bourse et conduisent à un pouvoir de marché accru conduisant à un gonflement des marges bénéficiaires.

De même n’aimeraient-ils pas voir des dispositifs de lutte contre le dérèglement climatique et de préservation de la biodiversité qui alourdiraient les coûts de production et induiraient des réductions de valeur sur le capital existant, notamment dans le secteur de l’énergie fossile. D’autres domaines de la réglementation étaient aussi concernés, tel celui du salaire horaire minimum qui, avec une victoire de Joe Biden, allait être significativement relevé, ce qui aurait fait monter la masse salariale au détriment des bénéfices.

Et pourtant, dans les semaines qui ont précédé le 3 novembre, que Joe Biden ait été largement donné gagnant dans les sondages, n’a pas eu l’air de faire peur à des marchés pourtant déjà bien valorisés. Ceux-ci se sont même montrés cohérents dans leur appréciation de Joe Biden au lendemain des élections : là où la disparition de l’espoir d’une réélection de Trump aurait pu peser sur les cours, nous avons assisté à une hausse.

"Les marchés ne sont vraisemblablement pas assez irrationnels pour sacrifier la prospérité la plus large à moyen terme à des profits instantanés."
Etienne de Callataÿ
Co-fondateur et économiste Orcadia Asset Management

Bien sûr, ceci peut s’expliquer par le fait que la victoire plus étriquée qu’attendu de Biden ouvre la porte à l’obligation de compromis, forçant à diluer le programme démocrate. Ou par une évolution dans l’analyse des effets d’une victoire de Joe Biden, par exemple que celle-ci servira la globalisation dont les multinationales cotées sont les premières bénéficiaires.

Mais il est une autre explication, dont nous aimerions qu’elle soit la bonne mais en sachant distinguer l’analyse du vœu. Ce serait que les marchés sont plus prospectifs que ce que les commentateurs supposent, et ne sont pas tant obnubilés par ce qui est bon pour les profits à court terme. Il peut s’agir de naïveté, mais il n’est pas impossible que les marchés réalisent qu’ils ont à gagner dans la durée à une revalorisation des bas salaires, à une préoccupation véritable pour l’état de santé de la population, à une cohésion sociale retissée, là où les inégalités la minent, à des règles de concurrence non complaisantes, à la promotion de l’Etat de droit aux quatre coins, à une coopération internationale plus intense et à des normes environnementales ambitieuses.

Les marchés ne sont vraisemblablement pas assez irrationnels pour sacrifier la prospérité la plus large à moyen terme à des profits instantanés.   

Etienne de Callataÿ
Co-fondateur et économiste Orcadia Asset Management

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