Ceci n'est pas un pays

L’instabilité politique pèse sur le climat des affaires. La Belgique pourrait être victime, tout comme la Grèce, des spéculateurs. Les investisseurs sont devenus sensibles aux critères de stabilité politique. La communication publique claire est devenue un enjeu crucial, insiste Joris Bulteel.

Après un été mouvementé sur les marchés financiers et la rentrée scolaire, le début d’une nouvelle année politique s’annonce. La fin des vacances parlementaires est pourtant encore éclipsée par une formation de gouvernement à la traîne, même si, avec le retrait de la N-VA, la lumière apparaît petit à petit au bout du tunnel.

Au cours des quatorze derniers mois sans gouvernement (effectif), de plus en plus de questions se sont posées quant à l’avenir de ce pays. Et le fossé, entre ceux qui croient encore en la Belgique et ceux (principalement du côté flamand) qui n’y croient plus, s’est de plus en plus creusé. Ce débat a aussi soulevé la question de l’impact de cette crise politique sur l’économie.

Selon les conclusions de diverses études, la crise politique n’aurait pas de conséquences mesurables. Qui plus est, conformément à la tradition surréaliste belge, certains ont établi un lien, plus ou moins sérieusement, entre l’absence de gouvernement et les prestations économiques relativement bonnes des derniers mois.

On ne connaît, en effet, pas d’exemple d’entreprises ayant dû stopper leurs activités à cause de la crise politique, ni d’entreprises qui ont vu leurs exportations diminuer parce que des produits d’origine belge auraient été moins désirés. Bien que l’impact de la crise politique sur notre économie ne soit pas directement mesurable, nous devons sérieusement nous demander quelles seront les conséquences moins visibles et néfastes du contexte politique actuel. Pour faire cet exercice, nous devons aussi bien prendre en compte l’impact sur les activités des entreprises existantes que l’impact sur les nouveaux investissements (et donc sur l’emploi et notre bien-être futur). Ces deux aspects représentent un défi majeur au niveau de la communication.

D’"insécurité juridique" à "insécurité politique"

Entre autres à cause du morcellement des compétences politiques, les entrepreneurs et investisseurs se plaignent régulièrement de diverses formes d’insécurité juridique. Cela rend les prises de décision et l’organisation des activités plus difficiles pour les chefs d’entreprise. Ce n’est malheureusement pas un phénomène nouveau.

L’instabilité politique des dernières années (qui règne en fait depuis les élections de 2007) a élevé "l’insécurité juridique" vers une autre dimension: "l’insécurité politique". En plus de la qualité problématique de nombreuses législations, le processus décisionnel politique est lui-même devenu une importante source d’incertitude.

Le rapport de l'"Economist Intelligence Unit" juge la Belgique comme "le pays le moins stable politiquement de l'UE".

Beaucoup de secteurs et d’entreprises sont fortement impactés par toutes sortes de décisions politiques: il y a naturellement le régime fiscal (nous pensons par exemple aux "intérêts notionnels"), mais il y a également toutes les décisions politiques en rapport avec les produits et services, la publicité, l’environnement, l’énergie, les soins de santé,… tous ces domaines politiques ont un impact énorme sur de nombreux secteurs et entreprises.

En cette année 2011, les affaires publiques et la gestion des parties prenantes font désormais partie intégrante de toute bonne stratégie d’entreprise et de management professionnel. En l’absence d’accord gouvernemental, qui définit les contours de la politique pour la législature tout entière, et d’un "partenaire politique de discussion" à part entière, beaucoup de chefs d’entreprise et de fédérations sectorielles se trouvent livrés à une "incertitude politique" qui n’est pas sans conséquence.

Ce manque de certitude entraîne énormément de méfiance dans de nombreux sièges étrangers. N’oublions ainsi pas que la plupart des grands employeurs de notre pays font partie de multinationales dont les centres de décision se trouvent hors de nos frontières. Le travail de beaucoup de managers et conseillers en affaires publiques consiste aujourd’hui à expliquer la situation belge à leurs collègues étrangers, au lieu de défendre les intérêts de l’entreprise auprès des décideurs belges.

Ce que l’on appelle la "note Di Rupo", qui forme la base des négociations gouvernementales actuelles, est peut-être aujourd’hui l’un des plus importants produits d’exportation belges: d’innombrables traductions, résumés, analyses et… conclusions de cette note circulent dans les sièges étrangers et chez les actionnaires. Et bien qu’il ne s’agisse que d’un document de travail pour les négociations, le document circule depuis des semaines déjà et est le seul point d’appui pour aider les entreprises à définir leurs stratégies et plans d’action. Le défi ne se pose plus seulement aux entreprises (au niveau du lobbying), mais également au futur gouvernement belge. Il est ainsi recommandable que le prochain ministre des Affaires étrangères pour autant que la répartition des compétences fédérales le permette investisse fortement dans une "diplomatie économique". Ceci pourra aider à effacer une partie des conséquences de l’impasse politique.

Magritte n’attire pas les investisseurs

L’Economist Intelligence Unit, qui est la référence pour tout investisseur ou entreprise qui cherche de l’information sur un pays en particulier, a publié en juin un nouveau rapport sur la Belgique qui laisse peu de place au doute. La Belgique y est dépeinte comme le "pays le moins stable politiquement de l’Union européenne". Le rapport pense que la Belgique existera toujours en 2015, mais que cela n’est pas certain. Il insiste tout particulièrement sur le risque persistant que la Belgique, tout comme la Grèce, soit prise sous le feu des spéculateurs. On y fait également mention de l’incertitude quant au risque de changements en matière de fiscalité.

Le risque est réel que cette incertitude politique pèse fortement sur de nouveaux dossiers d’investissement. Un investisseur compare les profits potentiels, les coûts et les risques. L’époque à laquelle il s’agissait d’un pur exercice financier est depuis longtemps révolu. Désormais, de nombreux critères sont pris en compte dans une décision d’investissement. Un exemple classique de ces critères est le climat social (risque de grèves,…) du pays dans lequel on souhaite investir. Le climat politique en Belgique est devenu un critère majeur dans les analyses d’investissement concernant notre pays. Ici aussi on voit l’importance grandissante des affaires publiques: les analyses politiques et le dialogue avec les autorités et autres parties prenantes sont à la base des décisions stratégiques en matière d’investissement et de management. Il s’agit également d’un défi en matière de communication publique, la clarté devant absolument prévaloir sur le traditionnel surréalisme. Un trop grand "facteur Magritte" n’est pas particulièrement attractif pour les investisseurs…

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