Comment évaluer les effets d'un plan Marshall?

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Lorsqu’au détour d’une conversation, on pose la question de l’évaluation, celle-ci provoque rarement consensus, sérénité et enthousiasme.

Demandez aux étudiants ce qu’ils pensent de ces périodes d’évaluation que sont les examens, les contrôles et autres outils de mesure des compétences. Demandez aux professeurs d’université, qui sont, eux, à l’autre bout de la chaîne (de production) des connaissances, ce qu’ils pensent de tous ces dispositifs évaluatifs qui parsèment maintenant la carrière scientifique et académique. Demandez enfin aux travailleurs, qu’ils soient du secteur public ou privé, comment ils vivent une procédure d’évaluation?

L’évaluation est souvent comprise et vécue, non comme un outil d’amélioration mais plutôt comme une épreuve, une sanction, une procédure qui vous classe dans des catégories aussi stigmatisantes qu’énigmatiques, en fonction des indicateurs qui sont mobilisés. Or ce qui devrait présider à toute démarche évaluative, c’est une volonté d’améliorer ce sur quoi porte l’évaluation. C’est un outil au service des personnes, des institutions ou des politiques publiques pour améliorer leurs décisions en fonction de leurs objectifs.

L’évaluation des effets macro-économiques de politiques publiques comme le PM2.Vert n’est qu’illusion scientifique. Par contre, les plans produisent, sur les bénéficiaires et les secteurs concernés, des effets spécifiques concrets qui sont, eux, mesurables

Au cours de ces dernières années, dans de nombreux domaines, les évaluation se sont multipliées et diversifiées afin de donner, à celles et ceux qui doivent les piloter, des orientations, des recommandations et des méthodologies pour l’action. On retrouve ainsi des types d’évaluation très différents. L’évaluation "ex ante" avant la décision de mise en œuvre, l’évaluation "in itinere" pour éventuellement réorienter en cours de route ou enfin, l’évaluation "ex post" pour évaluer les résultats ou les effets nets des décisions prises.

Evaluer la gouvernance

Il en va ainsi des programmes d’action politique comme le premier plan Marshall en Wallonie, qui a ensuite été poursuivi au travers du PM2.Vert et qui continuera demain au travers du PM4.0. Sur le plan de la gouvernance, on peut souligner que le gouvernement wallon a intégré, dès la conception de ces plans, la nécessité de conduire une évaluation de leurs effets, une mission qui a été confiée à l’Institut wallon d’évaluation, de prospective et de statistique et dont le dispositif de réalisation garantit, non seulement la rigueur scientifique de l’approche, mais également son indépendance.

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Les évaluations menées dans le cadre du PM2.Vert ont permis de mettre en évidence un certain nombre d’effets positifs (ou non) de certaines mesures comprises dans le plan.

A titre d’illustration, l’évaluation de l’Alliance emploi-environnement a démontré que la majorité des entreprises actives dans les secteurs concernés ne connaissait pas le système des chèques-formation permettant aux membres de leur personnel de se former à de nouvelles techniques.

Elle a aussi montré que la demande des ménages pour des travaux de rénovation durable était très sensible aux changements des conditions techniques et financières liées aux systèmes d’incitants publics: en conséquence, des modifications trop brusques ou trop fréquentes de la législation sont susceptibles d’induire des variations erratiques de la demande, ce qui est néfaste pour l’expansion des entreprises du secteur de la construction qui ont plutôt besoin de stabilité pour prospérer. Il en va de même d’autres évaluations spécifiques qui ont été conduites dans le cadre du PM2.Vert.

La menace

Cependant, une menace guette les dispositifs évaluatifs tels qu’ils ont été conduits jusqu’à présent en Wallonie. Cette menace plonge ses racines dans les discours réducteurs brandissant la mobilisation croissante d’indicateurs macro-économiques (PIB, taux d’emploi…) censés nous renseigner sur la qualité de nos programmes d’action. Or l’établissement de liens de causalité entre une action spécifique et des indicateurs macro-économiques relève de la mission impossible tant les phénomènes en jeu sont complexes.

En outre, à titre d’exemple, comment peut-on imaginer que les moyens, certes considérables (près de 2,9 milliards d’euros sur 4 ans), mis en œuvre dans le cadre du PM2.Vert puissent, sur quelques années, peser substantiellement sur l’économie wallonne dont le PIB atteint près de 90 milliards d’euros par an? De facto, le poids économique du PM2.Vert représente 0,8% du PIB wallon sur base annuelle. Aussi, outre les difficultés inhérentes à l’imputabilité des mesures, qui voudrait encore sérieusement identifier un impact macro-économique important à partir d’un tel ratio, d’autant plus que la Wallonie, économie fortement ouverte, évolue dans un monde globalisé?

Ce qu’on peut et ce qu’on ne peut pas évaluer

Remettons donc les choses à leur place. D’une part, l’évaluation des effets macro-économiques de politiques publiques comme le PM2.Vert n’est qu’illusion scientifique tant les poids économiques sont disproportionnés et les liens d’imputabilité difficiles à établir. En demandant à l’évaluation de porter sur des indicateurs macroscopiques, c’est un peu comme si l’on prétendait qu’il était possible de mesurer l’effet du battement d’aile d’un papillon sur la formation d’un cyclone dans les Caraïbes… Si l’on peut postuler la théorie du chaos, en revanche, la mesure des liens de causalité relève du fantasme.

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D’autre part, les plans produisent, sur les bénéficiaires et les secteurs concernés, des effets spécifiques concrets qui sont eux, par contre, tout à fait mesurables et pour lesquels des recommandations existent et permettent aux décideurs de confirmer ou d’infirmer leurs programmes d’actions.

Prétendre que l’évaluation des politiques publiques est inexistante en Wallonie est dès lors une erreur. Par contre, on peut s’interroger sur l’existence de tels dispositifs d’évaluation de politiques publiques à d’autres niveaux de pouvoir comme le fédéral ou le niveau européen.

Si l’Europe exige de ses États membres l’évaluation de ses programmes, applique-t-elle à ses propres dispositifs de telles démarches évaluatives? Comme il serait intéressant d’évaluer scientifiquement et rigoureusement les effets de ce mantra européen parmi d’autres, du "déficit excessif" fixé à 3% du PIB, effets non seulement économiques mais également sociaux! On reste rêveur…

Il faut donc continuer à promouvoir l’évaluation des politiques publiques et participer ainsi au déploiement d’une culture de l’évaluation en Wallonie, non pas sanctionnatrice mais plutôt constructive et visant à l’amélioration continue, loin des sirènes qui veulent nous faire porter le regard sur des effets impossibles à mesurer scientifiquement. Poursuivre l’évaluation des programmes d’action comme le Plan Marshall est indispensable si l’on souhaite donner à la Wallonie et ses forces vives les moyens d’avancer.

Par Sébastien Brunet, administrateur général de l'Institut wallon de l'Évaluation, de la Prospective et de la Statistique

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