"En France, on fait de l'Europe le bouc émissaire de ce qui ne va pas chez nous"

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Non seulement, Emmanuel Macron est pro-européen mais il est le seul candidat à pouvoir faire barrage à Marine Le Pen.

Entretien avec René Dosière,
Député apparenté PS

Il est surnommé le "Mr Propre de l’Assemblée nationale" ou encore, comme dans le portrait qui lui était consacré le mois dernier dans le Figaro: "Le Lucky Luke des finances publiques".

Député de l’Aisne apparenté PS, inlassable pourfendeur des dérives financières des gouvernants et ardent défenseur d’une plus grande transparence dans la vie politique, cet ancien professeur d’histoire-géo a parrainé le candidat d’En Marche! Emmanuel Macron pour la présidentielle. Le programme de Benoît Hamon est, en effet, selon lui, "irréalisable et farfelu".

Que pensez-vous de cette campagne présidentielle? Le système politique français est-il corrompu?

Cette campagne recense d’abord trop de candidats folkloriques. Les conditions pour se présenter sont trop laxistes: sur les 40.000 élus environ, 12.000 parrainent et il n’est franchement pas difficile pour un candidat d’obtenir les 500 parrainages nécessaires. On devrait renforcer ces conditions car rendre publics les parrainages comme on l’a fait cette année ne suffit pas. Une candidature à l’élection présidentielle n’est pas un concours de beauté!

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Quant au contenu de cette campagne, elle a été très parasitée par les affaires concernant François Fillon et Marine Le Pen. François Fillon a été plus touché par ses affaires car elles restent facilement compréhensibles pour l’opinion publique.

Mais le fait que ces affaires aient eu un tel écho montre bien l’extrême sensibilité de la population sur ces sujets. Cela montre l’étendue des progrès qui restent à faire et le décalage de perception des hommes politiques de ce qui peut être une anomalie pour le peuple.

Oser dire, comme on l’a entendu, "seule compte l’opinion des citoyens et pas celle des juges", ce n’est pas un comportement républicain. Il aurait été plus digne de reconnaître l’erreur et de proposer de rembourser les sommes perçues. Ces affaires ont pollué la campagne et évité d’aborder le fond des programmes.

Oser dire, comme on l’a entendu, "seule compte l’opinion des citoyens et pas celle des juges", ce n’est pas un comportement républicain.

Mais ne faisons pas de généralités. Depuis quarante ans que je fais de la politique, je peux dire que jamais, la transparence n’a été aussi grande et la corruption aussi faible en France.

Un sujet comme l’Europe est passé à l’as…

J’ai été très frappé lors du débat entre les onze candidats de constater que huit sur onze s’avèrent anti-européens. Sur les quatre candidats "sérieux", en tête des sondages, deux veulent quitter l’Europe (Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, NDLR) et rassemblent en termes d’intentions de vote plus de 40% de ceux qui expriment une opinion.

En France, on fait de l’Europe le bouc émissaire de ce qui ne va pas chez nous. Avec en plus, et c’est le plus grave, la bénédiction de toutes les formations politiques qui n’assument pas leurs responsabilités. Ce populisme qui consiste par définition à caricaturer, à travestir la vérité et à trouver un bouc émissaire à ses malheurs est inadmissible et inquiétant.

En tant que député de l’Aisne, le Chemin des Dames – dont on célèbre justement le centenaire de la Bataille – est au cœur de ma circonscription et je suis d’une région où l’on sait à quel point l’Europe est synonyme de paix.

C’est simple: depuis 70 ans que l’Europe existe, on n’a connu aucune guerre alors que durant les 70 années précédentes, on en a connu trois. Pour les plus jeunes, la paix en Europe est normale mais c’est grâce à la construction de l’Europe. À partir du moment où on envisage de revenir au nationalisme, il faut être conscient, comme le disait François Mitterrand, que "le nationalisme, c’est la guerre".

La France fait pourtant des efforts, à compter du 20 juillet, les députés n’auront plus le droit au cumul des mandats. En quoi est-ce une révolution?

La suppression du cumul d’un mandat parlementaire avec une fonction exécutive locale est l’une des mesures les plus importantes du quinquennat de François Hollande. Cela fait 200 ans que ce cumul est institutionnalisé dans la vie politique.

Longtemps, le cumul était lié au fait que les parlementaires comme les élus locaux avaient peu de pouvoir. Sous la Ve République, les responsabilités locales sont devenues bien plus importantes (décentralisation).

Aujourd’hui, le budget des collectivités locales représente 250 milliards d’euros, contre 320 milliards pour l’État. L’instauration du non-cumul va permettre aux élus de mieux s’occuper de leurs collectivités et rendre les parlementaires plus disponibles pour les affaires de la nation et suivre les questions internationales et européennes, qui font aussi partie de leurs missions.

Votre dernier livre révèle qu’il existe en France 451 partis politiques… Comment est-ce possible?

Ce nombre s’explique par le fait qu’il n’existe pas de définition du parti politique. La Constitution dit: "Les partis politiques s’administrent librement."

Lorsqu’en 1988, on a décidé de financer les partis politiques, on s’est posé la question mais sans y répondre vraiment. On a décidé qu’un parti était un groupement qui remplit des conditions – un but politique, publier des comptes visés par deux commissaires aux comptes, rendre des comptes annuels à une commission et avoir un mandataire financier – pour obtenir le label de parti et obtenir un financement public.

Dès lors, l’article 4 de la Constitution s’applique et il n’autorise aucun contrôle des comptes. Conséquence logique: de 20 partis en 1990, on est passé à 250 en 2000 et aujourd’hui 451. Une telle progression mérite qu’on s’interroge! Il est donc nécessaire d’avancer sur la définition d’un parti politique, stipuler de nouvelles conditions (avoir des adhérents, faire de la formation)…

D’autant que vous nous apprenez que ces partis sont financés pour moitié par des financements publics et qu’ils ne sont sujets à aucun contrôle…

Le financement public direct s’élève à 63 millions en 2016 mais il faut aussi tenir compte des déductions fiscales liées aux dons et cotisations faites aux partis politiques (difficile à évaluer).

Quand une moyenne de 50% d’argent public constitue le budget des partis, il n’est pas tenable qu’aucun contrôle ne soit autorisé. D’autant qu’on s’aperçoit de ce fait qu’il y a des partis politiques qui sont fictifs. On en a deux exemples dans la famille Le Pen: le micro-parti Cotelec, créé par le père, qui joue le rôle d’une banque pour le FN (il a prêté 6 millions d’euros à sa fille pour sa campagne 2017, NDLR) et le micro-parti Jeanne qui fait l’objet d’une enquête judiciaire.

Les campagnes électorales sont pourtant contrôlées, on l’a vu avec l’affaire Bygmalion. Pourquoi pas les partis?

C’est clairement un manque de volonté politique. On s’appuie sur l’absence de définition des partis et la liberté dont ils bénéficient. C’est le grand problème qui reste à régler et qu’aucun des candidats à la présidentielle n’aborde!

Quelles autres mesures préconisez-vous pour moraliser la vie politique en France?

Mis à part le point essentiel lié à la définition et au contrôle des partis politiques, le reste concerne essentiellement l’Assemblée. Il manque encore, comme l’affaire Fillon nous le rappelle, un statut des collaborateurs parlementaires ainsi qu’un contrôle des indemnités de frais des parlementaires (5.311 euros net/mois non imposables, utilisés librement sans justifications à fournir).

Sur ces deux points, il faut mettre en place un contrôle interne à l’Assemblée dans le respect de l’indépendance des parlementaires et non une loi. Pour ça, encore faut-il la volonté politique de l’Assemblée…

Vous avez parrainé et soutenez la candidature d’Emmanuel Macron. Figure emblématique du PS, vous ne soutenez pas le vainqueur de la primaire socialiste?

Le programme de Benoît Hamon est irréalisable et farfelu. Sa campagne est si mauvaise qu’il est largement distancé par le radical Jean-Luc Mélenchon…

Le programme de Benoît Hamon est irréalisable et farfelu. Sa campagne est si mauvaise qu’il est largement distancé par le radical Jean-Luc Mélenchon… Imaginez, il faut remonter à 1969 pour voir la gauche radicale, à l’époque communiste, devancer le parti socialiste! Non seulement, Emmanuel Macron est pro-européen mais il est le seul candidat à pouvoir faire barrage à Marine Le Pen.

Argent, morale, politique, de René Dosière, Editions du Seuil, 255 pages, 20 euros.

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