Et si l'on pariait sur la recherche?

Miser sur le long terme en période de crise peut sembler audacieux à première vue. Que le trio "éducation-recherche-innovation" ne figure pas en tête des priorités actuelles des citoyens européens est certainement compréhensible. Mais il en va tout autrement des autorités publiques (qu’elles soient régionales, nationales ou européennes) et des entreprises (qu’elles soient petites ou grandes, nationales ou multinationales).

Par Domenico Rossetti di Valdalbero, secrétaire général de l'Union des fédéralistes européens (section belge), auteur de "The Power of Science" (Peter Lang, 2010)

 

À quelques exceptions près, la Finlande notamment, l’histoire récente montre que les investissements en connaissance souffrent en période de récession. L’accroissement des déficits publics, le besoin de liquidités des firmes et le manque de confiance des marchés font que les systèmes scolaires et universitaires risquent d’être affectés, que les dépenses en Recherche et Développement (R & D) sont susceptibles de baisser et que les crédits aux entreprises, en particulier pour les activités innovantes et risquées, ont tendance à se raréfier. Voilà autant de facteurs d’hypothèque sur l’avenir.

Plus de frontières

À la concurrence entre les membres de la triade des années 80 (Europe, Etats-Unis et Japon comptant moins d’un milliard d’habitants) sont venus s’ajouter près de trois milliards de personnes des BRIC (Brésil, Russie, Inde et Chine). La globalisation s’affirme de plus en plus comme un fait accompli plutôt qu’un sujet de débat. Ce dernier se circonscrit d’ailleurs presque unanimement aujourd’hui sur la façon de maîtriser la globalisation ("gouvernance mondiale").

Les marchandises, y compris à très haute valeur ajoutée, mais aussi les services et les personnes traversent le monde et abolissent les frontières Nord-Sud, Est-Ouest. Peu de compagnies aériennes ont encore leur call centre en Europe. Les migrations concernent aussi bien les couches de la société les plus faibles (par bateau de fortune) que les plus élevées ("expat" qui voyagent en première classe). Une nouvelle distinction émerge à l’échelle du globe comme à l’échelle d’un pays, voir d’une ville ou d’un quartier: entre ceux qui ont un niveau élevé de connaissance et de qualification et ceux qui n’en ont pas ou pas assez.

C’est ici que la crise risque d’avoir les conséquences les plus dramatiques et, surtout, les plus durables au sens premier du terme. Si les investissements en connaissance diminuent en Europe, ce ne sont pas seulement les milliers de chômeurs de courte durée en plus mais plusieurs millions d’hommes et de femmes qui seront incapables de faire face au monde de demain.

Dans les deux sens?

Combien de jeunes universitaires américains traversent l’Atlantique pour peaufiner leur formation sur notre continent? Combien d’ordinateurs ou de nouveaux appareils de communication mobile sont-ils produits en Chine et en Europe? Combien de logiciels sont-ils inventés et mis au point en Inde et combien chez nous? Au XXIe siècle, ce ne sont plus seulement les réseaux de production qui sont devenus mondiaux mais aussi les réseaux d’innovation.

Dans le jargon des économistes de l’innovation, on parle souvent de l’"offshoring of knowledge intensive activities. Cela est d’autant plus vrai qu’aujourd’hui dans l’OCDE, 70 % de la R & D est financée par le secteur privé et 30 % par le secteur public. Autant dire que si les entreprises trouvent la possibilité non seulement de produire à meilleur coût mais aussi d’innover à moindre frais, elles le feront.

Le rôle des autorités publiques est à réinventer, surtout en période de crise. Disposant de moins de marge de manœuvre que par le passé (lorsque la R & D était également distribuée entre public et privé jusqu’il y a 25 ans), étant encore largement cloisonnés au niveau national (cf. Centre National de la Recherche Scientifique — CNRS- en France, Centro Nazionale delle Ricerche CNR en Italie, Fonds National de la Recherche Scientifique FNRS en Belgique) et vivant parfois plus sur le passé que sur l’avenir, les systèmes de recherche doivent s’ouvrir sur le monde et au moins s’européaniser.

Dans les années 1980, l’Europe de la recherche et de l’innovation était tournée vers le "miracle japonais" dont on ne comptait plus les télévisions, les appareils photographiques et les magnétoscopes. Avec Lisbonne et Barcelone au début de cette décennie, l’Union européenne avaient les yeux rivés sur les Etats-Unis et sa capacité de croissance. Le risque est grand de nos jours de vouloir singer un autre pays ou système.

L’Europe n’est pas un empire scientifique en déclin. Elle a un rapport à la science et à la technologie qui lui sont propres. Sans parler des OGM ou des manipulations génétiques de l’embryon humain, l’Europe se caractérise par une relation particulière entre l’homme et la technique, entre la science et la société. Les gestionnaires d’infrastructures (TGV, centrales électriques, incinérateurs) en savent quelque chose!

Les précautions

Mais l’Europe, c’est aussi cela: un progrès dans le respect de la tradition, une attention forte accordée à la "précaution" une envie prudente de nouveautés et un équilibre délicat entre le rôle de l’individu et celui de la société.

Mais le monde de demain continuera d’être friand d’innovations. Des pans entiers de la société vieillissement de la population oblige nécessiteront des découvertes en matière de santé (cancer, Alzheimer, Parkinson…). Le changement de paradigme vers une société post-carbone demandera des nouvelles solutions. L’Europe ne peut pas être en reste. Elle doit mieux combiner les efforts de ses États membres, mieux faire travailler ensemble le privé et le public, mieux soutenir les entreprises non pas en fonction de leur taille mais de leur potentiel d’innovation.

Face au danger d’immobilisme actuel causé par la crise, notre plus grand souhaite est que les scientifiques, les entrepreneurs et les décideurs du monde entier se tournent vers l’Europe unie de la recherche et disent en chœur: "Eppur si muove" ("Et pourtant, elle tourne").

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