chronique

Gagner ensemble ou faire perdre l'autre?

Ingénieur civil et consultant Silver-Brains & Symphonix

Il faudra de nombreuses années et surtout que nombre de princes qui nous gouvernent décident enfin d'essayer de gagner ensemble, plutôt que de faire perdre l'autre, par-delà les querelles et intérêts partisans.

Certes, le lien entre innovation et progrès n’est pas toujours évident mais celui entre inertie et échec est assez fréquent pour qu’on s’y intéresse.

Naguère, on parlait du délabrement du Conservatoire de musique bruxellois. On évoqua le RER, en 2004. À ce jour, on n’annonce rien de substantiel avant 2024.

Les problèmes structurels de certains tunnels bruxellois sont apparus comme un coup de tonnerre dans un ciel bleu. Pourtant, en 1999, feu Eric André, échevin, député et secrétaire d’Etat bruxellois, mentionnait déjà la nécessité d’un meilleur entretien préventif des tunnels pour éviter les effets de la corrosion des armatures métalliques.

©BELGA

Des seaux recueillent les infiltrations d’eau au Musée royal des Beaux-Arts, le budget des chemins de fer est insuffisant, la mobilité bruxelloise et belge, de manière plus générale, est un problème des plus aigus, le réseau de télécommunications d’urgence Astrid a fait défaut lors des monstrueux attentats de l’aéroport et de la station de métro Maelbeek, la Justice implore des moyens supplémentaires pour un fonctionnement correct, l’enseignement manque de fonds, la recherche peine.

Le bon sens des Belges

Pourtant, on a toujours, et à juste titre, loué le pragmatisme, la qualité du travail et le bon sens des Belges.

Alors, pourquoi?

Certes, comme pour tout phénomène complexe, les causes sont multiples, évolutives et interactives mais on peut en tout cas esquisser quelques pistes de réflexion.

Il faudra de nombreuses années et surtout que nombre de princes qui nous gouvernent décident enfin d'essayer de "gagner ensemble, plutôt que faire perdre l'autre", par-delà les querelles et intérêts partisans.

Une première constatation est la multiplication des niveaux de décision et des instances concernées par la moindre problématique (commune, Région, Province, Communauté, État fédéral,…). Décider est donc nécessairement un parcours du combattant qui, comme l’écrivait Alain Eraly, suppose pour le mandataire politique, quel qu’il soit, d’affronter nombre de contraintes entre ses opposants et ses partenaires propres, sans oublier de soigner sa popularité et son électorat.

Ensuite, nous devons tenir compte de la couche généralement la plus hostile au changement et à l’innovation dans une organisation publique ou privée: le "middle-management" qui défend sa position, ses droits acquis et surtout ses manières de fonctionner.

Les Anglo-Saxons parlent parfois de "to go the extra mile", soit aller un peu au-delà du devoir, se préoccuper du client, se "mettre à sa place" et le traiter ainsi qu’on aimerait l’être si on était client ou client de l’État, c’est-à-dire citoyen. C’est évidemment plus exigeant que de se contenter simplement de faire son travail de manière à ne pas prêter le flanc à la critique de ses supérieurs, mais c’est sans doute aussi beaucoup plus gratifiant et riche de sens. En voilà, peut-être, une bonne manière d’éviter la dépression et le burn-out!

"Extra mile"

Ne peut-on pas dire que cet "extra mile" est rarement parcouru dans nos arcanes administratifs où le citoyen/prospect/client est souvent perçu comme un gêneur?

Enfin, comme le disait, il y a longtemps un ami, grand joueur de bridge: "le but n’est pas de gagner mais de faire perdre l’autre".

Et si nous étions arrivés dans un système complexe où certains agents des administrations et autres instances politiques auraient l’intime conviction, pas ouvertement proclamée cependant, que le but du jeu, plutôt que de gagner ensemble, serait de faire perdre l’autre?

Le conditionnel a été utilisé ci-dessus pour laisser un peu d’espace à l’espoir mais la multiplicité des problèmes, la complexité des solutions, les moyens financiers et la résistance à l’innovation, ne laissent guère de place à un optimisme béat à court ou moyen terme.

Il faudra de nombreuses années et surtout que nombre de princes qui nous gouvernent décident enfin d’essayer de "gagner ensemble, plutôt que faire perdre l’autre", par-delà les querelles et intérêts partisans.

Par D.M. Judkiewicz Ingénieur civil et consultant Silver-Brains & Symphonix

(1) Alain Eraly: Le pouvoir enchaîné, Editions Labor, 2002.

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