tribune

Il était une fois la première coupe du Monde de football dans un pays arabe

On peut appeler au boycott, au scandale, et après ? Surtout quand un pays comme le Qatar reconnaît ses failles et cherche à les corriger. On peut aussi miser sur les évolutions d’un pays; des évolutions contraintes et induites par le jackpot d’une telle organisation.

Sébastien Boussois.

Il y aura en 2022 pour la première fois de l’histoire une coupe du monde de football qui se tiendra dans un pays arabe. C’est un évènement suffisamment rare dans l’histoire d’une région, prise entre crise et instabilité permanente depuis des décennies, pour en soulever la teneur à haute valeur ajoutée et s’en réjouir à minima.

Les Arabes seront pour une fois presque tous unis autour du sport le plus populaire du monde et le plus grand évènement planétaire. Et des milliards d’individus du monde entier auront les yeux rivés quotidiennement pendant un mois sur le tournoi.  

Les processus d’attribution de la FIFA couronnent non seulement manifestement le meilleur dossier de candidature qui leur est proposé, mais ont très bien compris aussi que leur choix était souvent lourd de conséquences géopolitiques.

"Tous les quatre ans, la Coupe du monde surgit avec son lot de surprises et de polémiques."
Sébastien Boussois
Docteur en sciences politiques, chercheur sur le Moyen-Orient

Les membres de la Fédération prennent aussi leurs décisions afin de lancer un signal, donner un message d’espoir dans des régions moins attendues, et permettre que certains pays profitent des projecteurs pour aussi accélérer leur développement dans de nombreux domaines.

Si au-delà des rumeurs, des choses se tramaient clairement en sous-main, l’institution serait à l’arrêt, en refonte ou en faillite. Or, il n’en est rien. Tous les quatre ans, la Coupe du monde surgit avec son lot de surprises et de polémiques.

Après l’attribution à la Russie de l’organisation en 2018, que quelques-uns ont contestée, voulant dénoncer par là même le manque de démocratie et tant d’autres choses, les vrais fans de football se sont avant tout réjouis de la Coupe du Monde organisée par Moscou s’en contrefichant bien de la politique. Il a fallu longtemps attendre les protestations à l'égard de la Chine concernant les droits de l'homme et la situation des Ouïgours à propos des Jeux olympiques d'hiver qui auront lieu en 2022. À tort ou à raison.

"Du pain et des jeux avant tout, des critiques à géométrie variable ensuite. On peut appeler au boycott, au scandale, et après ?"
Sébastien Boussois
Docteur en sciences politiques, chercheur sur le Moyen-Orient

Du pain et des jeux avant tout, des critiques à géométrie variable ensuite. On peut appeler au boycott, au scandale, et après ? Surtout quand un pays comme le Qatar reconnaît ses failles et cherche à les corriger? On peut aussi miser sur les évolutions d’un pays, des évolutions contraintes et induites par le jackpot d’une telle organisation pour faire passer un message. 

Depuis que le Qatar a été choisi par la FIFA, c’est un déluge de critiques et d’attaques qui pleuvent dessus, et qui ont poussé Doha dans ses retranchements. Oui, dans le Golfe, tout est à faire. Mais le pire, serait de le nier et ne rien faire et faire comme si.

Politique de l'autruche

Avec la Coupe du Monde, comme les Émirats arabes unis avec l’Expo universelle 2021, les pays concernés sont contraints de s’adapter et de faire évoluer lois et traditions. Personne ne gagne à la politique de l’autruche. Sainement, cela pousse à une forme de compétition entre tous les pays voisins dans le Golfe, mais tous n’y concourent pas à parts égales.

Alors que l’Arabie Saoudite s’empêtre dans sa Vision 2030 accumulant les camouflets en termes de droits de l’homme depuis des années, qu’Abu Dhabi fait tout pour se faire oublier en matière de droit du travail et surtout de fiscalité pas très transparente, le Qatar, attaqué de toutes parts sur les droits des ouvriers qui travaillent sur place à la Coupe du Monde depuis dix ans, n’a pas le choix que d’évoluer et c’est tant mieux.

Il a commencé par abandonner la kafala, ce système de parrainage économique moyen-âgeux du travailleur. Car personne ne le laissera tranquille jusqu’à la finale. On le sait le monde arabe n’est pas sur le même degré de démocratisation que le nôtre, et les pays du Golfe avancent à leur rythme dans différents domaines, et pour lesquels ils sont tout à fait critiquables sur nombre d’aspects. Le pire résultat de l’attribution de tels évènements mondiaux (Exposition universelle comme Coupe du Monde) serait qu’aucun de ces pays ne tire de conséquences de ces attaques, quand elles sont fondées. Sur l’absence de législation du travail et de protection des travailleurs sur place, elles l’étaient. Aucun pays du Golfe n’en disposait.

Chaque jour une nouvelle polémique

Pendant que des milliers d’ouvriers meurent sur les chantiers pharaoniques à Dubaï, de nombreux autres sont morts au Qatar mais Doha en a tiré des leçons. Désormais, un bureau de l’Organisation Internationale du Travail est en charge d’aider le pays à installer et faire appliquer une législation en matière de droits du travail, que les entreprises privées peinent encore parfois à faire respecter.

Quel autre pays dans le Golfe ? Aucun. Depuis 1993, le Qatar a organisé plus de 450 évènements sportifs de renommée internationale. Obtenus comment ? Par la main et la grâce de Dieu ? Non sur la base de dossiers sérieux. Chaque jour amène son lot de polémiques : les joueuses de volley-ball accusées de vouloir jouer en bikini (un règlement de la fédération internationale de ce sport qui n’était pas à jour sur la tenue habituelle des joueuses en réalité), les chiffres du nombre de morts en dix ans sur les chantiers « du Qatar » (sans prendre en considération les taux de mortalité respectifs des populations concernées dans leurs propres pays, leurs origines, la situation climatologique spécifique du Golfe).

"Boycotter une coupe du monde n’aura aucune efficacité comme beaucoup de boycotts. Dialoguer et convaincre a toujours été plus efficace."
Sébastien Boussois
Docteur en sciences politiques, chercheur sur le Moyen-Orient

Tous ces micro-pays disposent d’une population faible, une forte immigration, et aspirent à des évènements mondiaux qui nécessitent une immigration économique comme l’Europe a connu dans les années 1970. Combien sont morts dans les mines, les usines, le travail harassant de la reconstruction de l’Europe? Encore aujourd’hui, chaque année ce sont 200 morts par an en France d’accidents du travail, soit sur dix ans 2.200 personnes, 78.000 blessés graves, 2.600 maladies professionnelles reconnues, et le tout sur un volume de chantier largement inférieur aux chantiers du Qatar. Rappelons enfin que la majorité de ces derniers sont sous maîtrise d’œuvre de sociétés qui plus est françaises. Ce sont donc elles qui doivent aussi aider à ce que le secteur privé, dans son ensemble, applique la nouvelle législation.

Chaque chose en son temps, chaque lieu pourvu qu’il le veuille peut évoluer dans le sens d’une meilleure dignité humaine. Le Qatar comme d’autres pays n’auraient aucun intérêt à s’enfermer dans le passé. Et sous pression, il a déjà œuvré de façon à répondre aux critiques. Boycotter une coupe du monde n’aura aucune efficacité comme beaucoup de boycotts. Dialoguer et convaincre a toujours été plus efficace. 

Sébastien Boussois
Docteur en sciences politiques, chercheur sur le Moyen-Orient relations euro-arabes/ terrorisme et radicalisation, enseignant en relations internationales, collaborateur scientifique du CECID (ULB), de l'OMAN (UQAM Montréal) et de SAVE BELGIUM (Society Against Violent Extremism)

Lire également

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés