chronique

Il faut précipiter intelligemment la fin du cash

Chercheur en droit à l'Université de Maastricht et membre du Groupe du Vendredi

Par Paul Dermine, chercheur en droit à l’Université de Maastricht et membre du Groupe du Vendredi.

Qu’ont en commun les maraîchers, les serveurs, les chauffeurs de bus et les SDF ? Ils font partie, dans nos systèmes économiques, des quelques derniers opérateurs qui demeurent intégralement dépendants à l’argent liquide. Imaginons leur sort dans une société dont le cash aurait été banni. Réalité ou fiction ? Cela semble être l’objectif à long terme de plusieurs acteurs internationaux, et du système bancaire dans son ensemble. Et à raison : les avantages d’une ‘sortie du cash’ transcendent ses inconvénients. 

Cashless Society ?

Les décideurs réunis au dernier Forum de Davos ont plaidé pour l’avènement d’une ‘cashless society’. Au-delà de la simplicité évidente des transactions électroniques, les partisans du ‘tout digital’ mettent en avant la forte dépendance à l’argent liquide du crime organisé et des organisations terroristes. Le cash permet aussi à l’économie souterraine de subsister, et à la fraude sociale de proliférer. En outre, la digitalisation intégrale des flux financiers en faciliterait grandement l’anticipation et la supervision, et pourrait améliorer l’action publique en cas de troubles économiques. Enfin, le cash a un coût, qui est finalement répercuté sur le consommateur. Et les promoteurs de la fin du cash de citer l’exemple de la Chine ou de l’Inde, où des initiatives ambitieuses menées conjointement par le public et le privé ont permis de booster la dématérialisation des transactions, et de faire de la disparition du cash une perspective réaliste à moyen terme.

Mais l’idée d’une société sans cash suscite également craintes et oppositions. Organisations de protection des consommateurs et partis politiques tirent la sonnette d’alarme et soulignent la liberté que garantit l’argent liquide, sa non-traçabilité et l’anonymat qu’il induit, ainsi que l’équité économique qu’il permet. C’est dans ce contexte que l’Allemagne et l’Autriche, où l’attachement culturel au liquide est puissant, envisagent de consacrer dans leur Constitution un ‘droit au cash’.

Quelle est la situation en Belgique ? Selon Febelfin, 63% des paiements dans notre pays se font encore en liquide. Mais les chiffres révèlent aussi que près de 90% des Belges préfèrent le paiement numérique aux espèces. En outre, certains des arguments avancés en faveur de la fin du cash résonnent tout particulièrement en Belgique. Selon les chiffres du FMI, le poids de notre économie informelle demeure parmi les plus élevés d’Europe occidentale (entre 15 et 20% du PIB). Le ‘black’ est un sport national, pratiqué à tous les étages de la société, et dans tous les milieux professionnels. Si la transition vers le ‘tout digital’ n’est pas la panacée, elle pourrait néanmoins contribuer à sérieusement enrayer ce phénomène. Pourtant, rien dans les développements politiques récents ne suggère que la question du futur du cash a même été posée.

Transition progressive

L’avènement d’un système de paiement totalement dématérialisé suscite des craintes légitimes. Aucune n’apparaît toutefois rédhibitoire. La fin du cash risque d’isoler certaines catégories sociales (seniors, précarisés, …) des circuits économiques, et pourrait représenter un coût exorbitant pour les très petits entrepreneurs et les artisans. Des mesures d’appui intelligentes doivent pouvoir dissiper ces appréhensions. Le tout numérique fait également craindre un renforcement accru des pouvoirs de surveillance de l’État, et d’intolérables empiètements sur la vie privée des citoyens. L’exemple chinois revient là aussi souvent à l’esprit. Ces risques sont réels, et la vigilance doit demeurer. Mais l’Europe, avec ses dispositifs de pointe en matière de protection des données personnelles et de préservation de la vie privée, détient de solides garde-fous qui doivent nous rassurer.

L’argent liquide est-il voué à disparaître ? Sans doute. Mais se défaire d’habitudes culturelles solidement ancrées prendra certainement plusieurs décennies. Or les sociétés occidentales auraient tout intérêt à précipiter cette mutation, tant les bénéfices potentiels sont grands. Il est donc urgent que nos gouvernements, en coordination avec les organisations internationales et le système bancaire, préparent le ‘phasing out’ de l’argent liquide. Mais ce basculement est hautement disruptif, et comporte d’importants risques sociétaux. Il devra donc être intelligemment pensé, mené à bien avec tact et flexibilité, et supporté par toutes les mesures de soutien et d’accompagnement qu’il nécessite. Pour s’assurer qu’il bénéficie d’abord et avant tout au citoyen.

Lire également

Messages sponsorisés