interview

Isabel Allende: "Nous sommes bloqués avec des pratiques politiques du XIXe siècle"

©© Lori Barra

Toujours résolument généreuse et passionnée, Isabel Allende a le regard et le cœur qui brûlent d’une flamme inépuisable.

Elle a raconté, mieux que tout autre écrivain, les dérives brutales de la dictature d’Augusto Pinochet qui a bouleversé son pays, le Chili, et brisé l’expérience politique conçue par son oncle, le président Salvador Allende. L’exil l’a arrachée de sa terre natale, mais lui a révélé le don de l’écriture. La maladie lui a volé sa fille Paula, morte très jeune, mais lui a permis d’écrire l’un des plus beaux hymnes à l’amour maternel. Écrire – avoue-t-elle – l’a sauvée de la "paralysie existentielle" que tous les drames de la vie et de l’histoire ont produite en elle.

Elle a partagé sa vie entre l’Amérique latine, l’Europe – notamment la Belgique –, et les Etats-Unis, en aiguisant continuellement sa vision de femme et d’artiste au travers des expériences douloureuses ou de joie profonde, qu’elle a été contrainte d’affronter. Et c’est précisément dans cette alternance continue d’ombres et de lumière que réside le secret d’une des écrivaines les plus aimées au monde qui accepte, aujourd’hui, de jeter son regard sensible et pointu sur les divisions qui traversent les sociétés des deux côtés de l’Atlantique.

Pendant votre enfance vous avez reçu un conseil qui ne vous a pas abandonnée: "N’oublie jamais que les autres ont toujours plus peur que toi!" La peur est-elle, selon vous, la vraie cause de la cruauté qui habite notre monde?

La peur est une terrible source de cruauté. Mais la couardise, la concupiscence, l’ignorance et les pulsions obscures de notre cœur peuvent aussi engendrer le pire. Or ce que je crains le plus est un pouvoir absolu qui agit en toute impunité. J’ai affronté cette thématique dans mon livre "L’Île sous la mer", un roman qui analyse la domination du maître sur son esclave.

Mais le pouvoir absolu c’est aussi celui qu’exerce une dictature, les hommes à l’égard des animaux, des parents abusifs, voire parfois la police… Un pouvoir absolu est à même de perpétrer des actes épouvantables de cruauté. Et il commence toujours à agir, subrepticement mais inexorablement, en imposant la terreur à l’ensemble de la société.

La mémoire a toujours été pour vous un antidote contre les séparations, les distances, la mort. Le passé représente-t-il, selon vous, une sorte de substance éternellement vivante et une précieuse passerelle vers l’avenir?

Que serait un écrivain sans un sens aigu du passé? J’ai vécu une existence riche en aventures, savourant intensément les comédies mises en scène par la vie, tout comme les tragédies et les drames. Or, quand je façonne mes personnages, toutes ces expériences et ces émotions m’aident à leur conférer une réelle épaisseur. Malgré tout, le passé reste une matière vivante pour nous tous…

Dans votre pays d’origine, le Chili, la culture représente l’un des instruments les plus puissants célébrant les victimes de la dictature de Pinochet. Cette infatigable commémoration du meilleur et du pire est-elle la vraie mission de la culture?

Sauver le passé de l’oubli, cristalliser les souvenirs, conjuguer au présent les souffrances d’autrefois sont la mission première de la culture. Cette dernière est aussi une formidable force de changement, elle explore l’inconscient collectif, nous invite à regarder au-delà des horizons prédéterminés, nous offre de nouveaux moyens de comprendre et d’exprimer la vie. La culture donne substance et intelligibilité à l’âme des personnes et des communautés à travers le monde.

Pendant votre long exil, au cours des années 70, vous avez admis que vous "dépérissiez comme un arbre mutilé". Vous comprenez probablement bien tous ceux qui, aujourd’hui, sont contraints de fuir leur pays pour chercher un avenir meilleur en Europe…

J’ai été une réfugiée politique mais aussi une immigrée. Deux expériences très différentes entre elles. Les immigrés sont, le plus souvent, des individus jeunes qui choisissent leur destination et sont déterminés à y construire un avenir meilleur pour eux-mêmes et pour leurs enfants. Ils ne s’accrochent pas au passé, ils sont projetés en avant.

Émigrer est une décision prise librement. Un réfugié est, par contre, une personne désespérée qui fuit pour sauver sa peau. On ne choisit pas d’être un réfugié: on est poussé par une pauvreté extrême, la violence, la guerre, les persécutions, les calamités naturelles. Pour quelle autre raison un individu sain d’esprit déciderait-il d’abandonner tout ce qui lui est cher – sa maison, sa famille, ses amis, son pays, sa langue –, mettre en péril sa propre vie et celle de ses enfants pour aboutir dans un lieu méconnu où il est souvent accueilli avec hostilité et auquel il n’appartiendra jamais pleinement? Un réfugié regarde compulsivement en arrière, paralysé par la nostalgie. Tous ceux qui rejettent ces migrants n’imaginent même pas quels obstacles ceux-ci sont contraints d’affronter.

Vous avez toujours incarné un courageux féminisme. Auriez-vous été heureuse de voir la Maison Blanche dirigée par une femme? Et que pensez-vous du candidat qui a finalement remporté les élections, Donald Trump?

J’aurais bien évidemment été heureuse de voir l’une des plus puissantes nations au monde dans les mains d’une femme. Mais nous sommes aujourd’hui dirigés par un homme d’affaires sans scrupule, une petite brute raciste, xénophobe et misogyne. Un individu sans expérience en politique, impulsif et narcissique.

Pourquoi défendez-vous depuis si longtemps et aussi vigoureusement le rôle des femmes dans la société?

En tant que féministe, je suis fermement convaincue que les grands innovateurs de demain seront des femmes. Je crois, de même, que si de plus en plus de femmes pouvaient mettre à disposition leurs compétences au service de la gestion du monde, notre avenir serait plus équilibré, plus juste, certainement meilleur. Ainsi, le système patriarcal, qui fait encore autant de dégâts, même au sein des sociétés occidentales, pourra être réformé et amélioré.

L’Espagne semble souvent avoir été une deuxième patrie pour vous. Que pensez-vous des divisions qui traversent le pays après le référendum catalan pour l’indépendance?

Le désir d’indépendance de la Catalogne est très ancien. Enraciné dans la culture de cette terre, il a été exacerbé par la répression imposée par la dictature de Franco. Il n’est pas étonnant que le gouvernement espagnol ne veuille pas accepter l’émergence de mouvements séparatistes, mais il a répondu au référendum avec une violence démesurée et ne semble pas prêt à négocier en vue d’un accord.

Pendant votre exil au cours des années 70, vous avez vécu au Venezuela. L’expérience socialiste lancée par l’ancien président Hugo Chavez a échoué. N’y a-t-il donc pas d’alternatives au modèle économique néolibéral?

Le néolibéralisme, tel qu’il est conçu aujourd’hui, est destiné à échouer aussi. Un système basé sur l’avidité, l’inégalité et la concentration des pouvoirs dans les mains d’une minorité exiguë, au détriment de la majorité, ne peut pas durer indéfiniment.

Nous sommes bloqués avec des idéologies et des pratiques politiques du XIXe siècle qui doivent être absolument repensées ou remplacées. J’espère, de tout mon cœur, que les nouvelles générations qui prendront le pouvoir dans les années à venir sachent proposer des alternatives à même de profiter des progrès entrepris par l’humanité.

Vous vivez désormais aux Etats-Unis. Que pensez-vous de l’augmentation des actes racistes dans le système démocratique qui est souvent considéré comme le plus abouti au monde?

Le racisme et la xénophobie empoisonnent de nombreuses sociétés, mais les Etats-Unis ont, derrière eux, une histoire d’actes racistes réellement brutale, en particulier dans les états du Sud, mais aussi dans d’autres parties du pays. Des extrémistes blancs ont lynché, pendu, torturé et brûlé vivant plus de 4.000 citoyens noirs. D’innombrables actes racistes ont été commis à l’égard des minorités ethniques et des homosexuels. Or le racisme était devenu un mal inacceptable pour l’opinion publique américaine jusqu’à ce que Donald Trump devienne président. Avec cette élection, ceux qui avaient gardé sous silence leur haine ont reçu une sorte de haut-parleur pour la propager. Quand le mauvais exemple vient d’en haut, il est toujours essentiel de résister et de combattre.

L’écrivain français Chateaubriand disait que la "vieillesse est un naufrage". Cette définition ne peut, toutefois, pas être appliquée aux personnages âgés de vos livres et à vous-même. Quel est le secret d’une éternelle jeunesse d’esprit?

Il s’agit d’une simple question de perspective. Les vieux amants que j’ai souvent décrits dans mes romans me ressemblent. J’ai 75 ans et je suis pleine d’énergie, capable de tomber à nouveau amoureuse comme une adolescente. La seule différence entre un jeune et une personne de mon âge est que cette dernière sait que le temps est compté. Or cette prise de conscience pousse à savourer avec une avidité vorace chaque seconde de la vie.

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