carte blanche

Islamité et citoyenneté sont-ils conciliables?

Administrateur de "La Pensée et les Hommes".

Sauf exception, personne n'a jamais dit aux musulmans d'ici comment distinguer le domaine de la "foi", qui est celui de la souveraineté de Dieu, du domaine du "droit" qui est celui de tous, du peuple souverain.

La réponse doit être nuancée. Si on prétend qu’il est permis de le dire, il faut être capable de justifier, c’est-à-dire, prouver que c’est "juste". Si on estime que cette parole est violente, il faut dire en quoi ce serait là une invective inadmissible. N’est-il pas possible d’exprimer cette idée avec fermeté, mais aussi un minimum de… douceur?

Pour ma part, je pense sincèrement qu’il est urgent d’inviter les musulmans qui sont nés ici, ou qui ont choisi de venir vivre ici, à ne plus trop tarder à concilier, effectivement et en connaissance de cause, leur islamité avec la citoyenneté du pays qui les accueille.

Mais comment réagir si certains d’entre eux refusent ostensiblement et catégoriquement, sous prétexte que leur loyauté à l’égard de leur religion passe avant? Sachant que le refus ostensible de la citoyenneté, accompagné d’un "exhibitionnisme identitaire et communautaire", peut mener jusqu’au djihadisme et au terrorisme, il nous paraît urgent de nous interroger sur les conséquences possibles, voire désormais probables, du refus de se plier aux exigences d’une citoyenneté bien comprise.

Sauf exception, personne n'a jamais dit aux musulmans d'ici comment distinguer le domaine de la "foi", qui est celui de la souveraineté de Dieu, du domaine du "droit" qui est celui de tous, du peuple souverain.

Ce refus est clairement le fait d’une minorité en augmentation. Des sondages récents en France l’évaluent au tiers de la population de culture ou de confession musulmane.

Que signifie clairement et concrètement "concilier islamité et citoyenneté"? Et d’abord, pourquoi parler d’islamité et non d’islam?

Il faut savoir que l’expression plus complète est: "concilier islamité et citoyenneté, dans la modernité". Elle a été utilisée pour la première fois quand l’Assemblée constituante tunisienne a présenté, par la voix de son président le Docteur Moustapha Benjaâfar, la nouvelle Constitution de la Tunisie, en disant: "Par ce compromis historique, nous, représentants du peuple tunisien, nous sommes parvenus à concilier notre islamité avec la citoyenneté, dans la modernité." On se souviendra du contexte de l’époque où, après la dictature impie de Ben Ali, la société civile tunisienne venait de se débarrasser du despotisme religieux d’un parti islamiste.

Il n’y a pas un mais des islams

Si nous parlons d’"islamité", et non pas d’"islam", c’est pour une raison très simple: il n’y a pas "un" islam, mais "des" islams. Il y a autant d’islams que de musulmans. Et comme disait H. Bourguiba (cité par Nadia el Fani, dans son film Laïcité, Inch’Allah!), "l’islam sera ce que les musulmans en feront".

"Islamité" signifie, pour chaque musulman, la façon dont il conçoit et vit sa relation avec cette religion dans laquelle, pour la plupart d’entre eux, ils sont "nés", avec la possibilité pour chacun d’évoluer librement, selon sa conscience, n’ayant de comptes à rendre qu’à Dieu, dans un colloque singulier et intime avec Lui, ou le "jour du Jugement dernier", s’il y croit.

La question qui se pose à nous est: "Si les Tunisiens sont arrivés à concilier leur islamité avec la citoyenneté, dans la modernité, comment se fait-il que les musulmans d’ici ne soient pas unanimement sur le même registre?"

La réponse est double: d’une part, les musulmans d’ici subissent des influences étrangères, sous forme de matraquages, venant de pays riches en pétrodollars dont la plupart des dirigeants pensent sincèrement, ou pour acheter leur tranquillité, que leurs pétrodollars devraient aussi servir à répandre le message du "wahhabisme", le courant le plus conservateur, voire le plus obscurantiste, de l’islam.

D’autre part, et cet autre volet de l’explication réside dans le camp occidental où, sur un terreau de "démocraties déclinantes", on mélange des considérations telles que "l’islam est un rempart contre le communisme (voire contre le matérialisme athée)", avec la volonté de faire des affaires lucratives avec les pays producteurs de gaz et de pétrole (dont on pense qu’il convient de ménager les susceptibilités religieuses), et enfin, un électoralisme à courte vue de la part de certains partis politiques en quête de voix supplémentaires de la part de nouveaux concitoyens fraîchement "naturalisés".

La foi et le droit

L’Occident a accueilli des musulmans pour des raisons économiques (aujourd’hui, pour des raisons humanitaires en plus). Il ne s’est pas donné la peine d’expliquer à ces musulmans venus d’ailleurs, sans une tradition démocratique derrière eux, "comment penser et vivre l’islam en démocratie?". Sauf exception, personne n’a jamais dit aux musulmans d’ici comment distinguer le domaine de la "foi", qui est celui de la souveraineté de Dieu, du domaine du "droit" qui est celui de tous, du peuple souverain.

Pourquoi "invectiver" ceux des musulmans qui rejettent notre citoyenneté, en leur disant: "Partez"? On a déjà entendu des dirigeants occidentaux s’adressant aux musulmans qui prétendent vouloir vivre selon les prescrits de la charia. En dehors de la règle commune, ils feraient mieux de choisir d’aller vivre dans un des 57 États membres de l’OCI (Organisation de la Coopération islamique), États ayant signé la "Déclaration islamique des Droits de l’Homme" qui, dans ses articles 24 et 25, subordonnent clairement le respect des termes de la "Déclaration universelle" au respect de la charia (Le Caire, 1990).

Une partie importante du refus de la citoyenneté est le fait de musulmans qui la rejettent consciemment, tellement ils méprisent la civilisation occidentale dans son ensemble. Dans ce cas, pourquoi s’obstiner à vouloir rester ici? La réponse est donnée par le célèbre islamologue et, par ailleurs, prédicateur Tariq Ramadan qui, lors d’une récente conférence au Canada, disait: "Nous ne sommes pas ici pour être acceptés; nous sommes ici pour changer la société."

Connaissant la proximité de l’homme avec la mouvance des Frères Musulmans, sachant que pour lui "l’islam est englobant" (ce qui veut dire clairement que cet islam englobant n’est plus une religion, au sens strict, mais une idéologie politique totalitaire qui instrumentalise la religion), on peut deviner dans quel sens ces musulmans-là veulent changer nos sociétés.

Cours de citoyenneté

Que faire face à cette situation? Il y a déjà dix-huit ans de cela, un jeune député fraîchement élu faisait la proposition d’introduire des "cours de citoyenneté" aux différents échelons du parcours scolaire.

De nos jours, André Flahaut, car c’est de lui qu’il s’agit, ne peut éprouver que de l’amertume, en observant que sa proposition de bon sens a mis tellement de temps pour aboutir. Il nous paraît assez évident que si ce travail avait été entamé plus tôt, les actes de violence commis au nom de l’islam n’auraient certainement pas eu lieu, en tout cas pas dans notre pays.

Ces actes de violence et le départ massif des jeunes d’ici pour participer au djihad en Syrie ont fait que les responsables politiques se sont brusquement réveillés dans la panique.

Ici, comme ailleurs, on s’est lancé dans des opérations coûteuses et particulièrement floues de "déradicalisation", sans très bien savoir en quoi elles devaient consister. Nous ne sommes pas loin de penser qu’il s’agit la plupart du temps d’impostures intellectuelles.

La nécessité de faire un travail en amont, tel que nous avons toujours préconisé, semble enfin être comprise, notamment en organisant la formation des imams, des aumôniers et des professeurs de religion islamique. C’est un bon début.

Par Chemsi Cheref-khan, Administrateur de "La Pensée et les Hommes"

Concilier islamité et citoyenneté en Wallonie? Comment? Avec qui? Colloque organisé par La Pensée et les Hommes, le 22 octobre 2016, de 9h30 à 18h00, à l’Hôtel Van der Valk (chaussée de Mons 22, 1400 Nivelles). Informations: www.lapenseeetleshommes.be – 02/640.15.20.

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